Trois romans russes pour passer l’hiver


La littérature russe a connu au XIXe siècle son âge d’or, et dans la première moitié du XXe, son âge d’argent. À raison ces périodes sont-elles ainsi intitulées, regorgeant véritablement d’œuvres exceptionnelles. Celles que nous vous présentons sont tenues à cœur par le peuple russe, mais moins cotées en France, étrangement. Foin de Dostoïevski ou de Tolstoï, ici on parle de Pouchkine, de Gontcharov et de Boulgakov ! Вперед, товарищи! *

Le hasard fait qu’il s’agit de trois romans d’amour… Attendez, ne partez pas ! Les Français sont peut-être des chantres pour ce qui est de parler l’amour, mais les Russes sont indéniablement des maîtres pour ce qui est de l’écrire. Néanmoins toutes les histoires d’amour ne se terminent pas de la meilleure des manières (quelque part, tant mieux) ; il n’y a qu’à lire le hachis que Tolstoï fait d’Anna Karénine

Eugène Onéguine, ou le roman poétique par excellence

Eugène Onéguine Ah ! Пушкин. Pardon, Pouchkine. L’homme qui soufflait des idées à Gogol. Eugène Onéguine (Евгений Онегин) est un « roman en vers », et l’auteur tenait à cette qualification pour son œuvre. Soulignons la qualité de la traduction, par Jean-Louis Backès (si quelqu’un a lu celle d’André Markowicz, qu’il dise son ressenti). Écartant les rimes pour privilégier la clarté de lecture, le traducteur s’inscrit dans les pas limpides et enchanteurs du style de Pouchkine. Celui-ci idéalise un monde : la campagne russe dans laquelle évolue Tatiana, son fidèle idéal qu’il va modeler d’un travail discontinu dans les années 1820.

Après la mort de son père, Eugène, jeune homme taciturne et cultivé, se retire à la campagne ; bientôt lié d’amitié à un autre jeune homme, ils ne tardent pas à faire connaissance avec leurs voisins. Là vivent Tatiana et sa sœur ; Tatiana tombe amoureuse d’Eugène, qui ne l’ignore pas, qui partage ce sentiment mais s’estime indigne du bonheur. L’ami se fiance avec la sœur. Des provocations de dépit d’Eugène amènent à un duel qui laisse l’ami sur le carreau et le reste de la compagnie dans l’incompréhension. Plusieurs années passent. Tatiana, devenue femme du monde, s’est mariée. Eugène la recroise ; se faisant violence, il lui avoue qu’il s’était leurré. La repentance arrive bien tard ; trop tard, selon Tatiana, bien qu’elle n’ait rien perdu de ses émotions à son égard.

Un virtuose, voilà ce qu’est Alexandre Pouchkine. Son livre est une étoile dans la littérature mondiale. Eugène Onéguine s’inscrit dans ce firmament des œuvres que l’on n’oublie jamais. Tellement subjugué qu’au bout d’un moment, je me suis rendu compte que je le lisais à voix haute. L’histoire a été transposée en opéra par Tchaïkovski, et à ma grande honte, j’en ignore jusqu’à la moindre note. En attendant de colmater cette lacune, je vous conseille vivement la plongée dans ce très, très grand roman.

Oblomov, ou la fatalité d’être un mou

On sait peu de choses sur l’auteur, Ivan Gontcharov (Иван Гончаров). Il est né à Simbirsk en 1812 et décédé à Saint-Pétersbourg en 1891. Entre ces deux dates, il rédige quatre textes, dont un voyage au Japon et son œuvre-maîtresse, Oblomov (Обломов), parue en intégralité en 1858. Peut-être faut-il voir dans ce livre la raison du peu d’empressement à écrire davantage…

OblomovIlia Ilyitch Oblomov est un propriétaire terrien. Il ne vit cependant pas dans son domaine, Oblomovka, mais dans un appartement qu’il loue à Moscou. Qu’il ne quitte pour ainsi dire jamais ; c’est à peine s’il sort de son lit ! Il est au-delà de la procrastination, cet état que bon nombre d’entre nous partageons et qui consiste à remettre au lendemain ce que l’on peut faire tout de suite. Apathique, paresseux, indécis à propos de n’importe quelle décision à prendre, et bien que recevant des visites, il s’avère incapable d’échapper à cet engourdissement congénital. Il a bon fond tout de même, et franchement idéaliste.

L’irruption de son meilleur ami le propulse malgré tout hors de ses draps, et dans la société qu’il commence à visiter, il fait la rencontre d’Olga. Espiègle, intelligente, jolie comme un cœur, il peine à croire ses sentiments pour elle, d’autant qu’ils sont réciproques ! Frappé qu’une femme telle qu’Olga puisse éprouver quelque chose à son endroit, il se torture en questionnements, à n’en plus finir, jusqu’à sauter le pas de l’évidence. Enfin fiancés, le couple se prépare un avenir commun. Mais…

L’oblomovisme, terme traduit du russe oblomovstchina (Обломовщина) passé dans le langage courant, décrit ce concept de passivité maladive. L’histoire est dans la veine tragi-comique, car l’on éprouve autant de pitié que d’amusement pour Ilia Ilyitch Oblomov, à un degré assez improbable. Ce qui démontre le talent de Gontcharov. Un très bon livre pour découvrir un pan de la mentalité russe, et un grand auteur. (Privilégiez la traduction de Luba Jurgenson, celle reprise au Livre de poche.)

Le Maître et Marguerite, ou le Diable s’habille en moscovite

Mikhaïl Boulgakov (Михаил Булгаков) a pour idole nombre d’auteurs russes, et particulièrement Pouchkine. Huit années ont été nécessaires à ce dernier pour terminer Eugène Onéguine ; treize ans pour Boulgakov et l’œuvre ici présentée. Jusqu’à sa mort, Boulgakov va améliorer, couper, corriger, jusque dans la maladie, aidé par sa femme – tout comme vingt ans plus tard Mervyn Peake le sera.

Le Maître et MargueriteNé en 1891, disparu en 1940, Boulgakov se différencie des deux auteurs précédents dans le sens où il s’emploie au fantastique, et mâtiné d’humour noir, ce qui ne gâche rien. Dès les lendemains de la Révolution russe, il se voit peu à peu ostracisé, n’étant pas en adéquation avec les canons soviétiques (à l’instar d’Eugène Zamiatine qui lui choisira l’exil). La première version complète du Maître et Marguerite (Мастер и Маргарита) ne paraîtra en URSS qu’en 1966. On reste interloqué de ce découpage abruti.

Le roman imbrique deux époques en parallèle : la contemporaine (années 1930 à Moscou) ; l’antique (Ier siècle de notre ère). Dans la première, le Diable, par l’intermédiaire d’une troupe de magiciens, interagit avec divers personnages. Le Maître et Marguerite font partie de ces rencontres, eux qui vivent un amour caché, tourmenté. Lui, embarrassé de se croire écrivain raté, et pas à la hauteur, l’abandonne. Elle, abasourdie par ce soudain délaissement, essaye de surmonter son chagrin en ne perdant pas espoir. Dans la seconde époque, l’intrigue tourne autour de la rencontre entre Ponce Pilate et un dénommé Yeshoua Ha-Nozri. Boulgakov maîtrise son récit que c’en est fascinant, les couches narratives se succédant comme des poupées russes. L’expression semble un poncif, pour le coup il n’y en a pas de plus adaptée !

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Je pense évidemment au duo Koroviev-Béhémoth, deux des acolytes du Diable, désopilants et/ou agaçants. Ils ne font après tout que chambouler l’univers relativement bien réglé de la vie moscovite, mais c’est suffisant pour mettre une pagaille monstre en ville ! Il est à remarquer que les penchants mis en exergue dans des situations burlesques (dont je ne vous ruinerai pas le plaisir de découverte) seraient tout à fait visibles aujourd’hui. Boulgakov est un chirurgien des dérives humaines, un métier qu’il pratique non sans l’humour noir dont je faisais référence au-dessus. Avec une touche certaine de tendresse. Un chef-d’œuvre à savourer, à respecter, à aimer.

Nota : Attention, je possède la traduction de Claude Ligny, que vous retrouverez dans la collection Pavillons poche. Je ne connais pas la valeur de la traduction chez Folio, mais ce que je peux dire de celle que j’ai lue est qu’elle est d’une fluidité exemplaire.

* « En avant, camarades ! » Un grand merci à Emiliya pour ses traductions !