Un clown aux abois la caravane passe


Ces jours-ci vous avez peut être aperçu sur les supports d’affichages des faces de clown inquiétantes (mais qui ne serait pas inquiet face à des faces de clown?) placardées sous le titre de Balada triste. Il s’agit en fait de la dernière œuvre de l’ami ibère Alex de La Iglesia, cinéaste hispanique ayant l’honneur d’être souvent diffusé par chez nous et auteur entre autres du Jour de la Bête ou des Crimes d’Oxford, pour ne citer que les plus connus.

Hadopire

Alex de la Iglesia est un peu le lider maximo de la geekitude espagnole, champion toutes catégories des bizarreries, des emprunts et des hommages aux séries de divers alphabets. Personnage complexe, il a été au coeur d’un des putschs culturels les plus marquant de 2011 en incarnant le syndrome de stockholm du cinéphile-cinéaste. Pour faire court, il a été nommé président de la prestigieuse académie du cinéma espagnol pour en démissionner avec grand fracas il y a quelques mois après être parti en conflit direct avec la profession et la ministre de la Culture, en promotion pour une Hadopiade version paëlla, tout cela par solidarité avec les internautes à qui il a adressé un vibrant discours-hommage en pleine cérémonie de la remise des prix. Plus punk (et plus classe) que Rick Gervais en somme.

Défi de sale gueule

Alex de la Iglesia c’est aussi, et avant tout, un cinéaste aussi agaçant que doué, éternel espoir dont on attend encore le chef d’œuvre qui réussira la synthèse parfaite de ses obsessions, fort nombreuses au demeurant. En effet, d’Accion mutante au Jour de la Bête, en passant par Mes chers voisins ou Muertos de risa, il n’a de cesse de ressasser les mêmes thématiques sur la mesquinerie humaine, la violence et les confins de la folie, le tout passé à une moulinette esthétique très léchée et fortement inspirée de son enfance passée dans l’agonie pourrissante du système franquiste. Il en ressort toujours un cinéma généreux, parfois à l’excès, dont on sort souvent rincé, pour le pire et le meilleur. Le cinéma d’Alex de la Iglesia c’est aussi un groupe d’acteurs et actrices fidèles et récurrents qui sont autant de gueules, de trognes et de phénomènes qui peuplent son univers torturé. Que ce soit dans 800 Balles, Mes Chers Voisins ou le Crime Farpait ou n’importe lequel des film précédemment cités, cette monstrueuse parade Freaksienne, véritable galerie de pas toujours gentils monstres illustre à merveille une réalité pas toujours rose et un esprit torturé.

Un clown dans un cercueil

On rentre alors dans cette Ballade Triste plein d’espoir, en plus auréolé d’un prix au festival de Venise et de multiples nominations aux Goyas (équivalent ibère de nos Césars), en se disant que notre vieux pote Alex, un type hautement appréciable, aurait enfin réussi ce que l’on attend de lui.
Esthétiquement rien à dire : le film s’ouvre sur une séquence de guerre civile assez mémorable où un clown en pleine représentation se fait enrôler dans l’armée républicaine (militaires au passage aussi veules et idiots que leurs adversaires) pour défendre un village. S’en suit une scène de massacre fort belliqueuse où le haut gradé demande à l’ex-amuseur des enfants de leur “faire peur à s’en chier dans le froc”, tâche à laquelle s’acquitte fort bien ce dernier. Seulement cet homme a un fils, et ce fils va être marqué à vie. Une vie qu’il va consacrer à essayer de devenir lui aussi un amuseur public, tout en tentant de sauver ce paternel un rien étrange..

Nez rouge comme le sang

Ne vous fiez pas à l’affiche française mettant en avant Santiago Segura, surperstar made in spain et compagnon de longue date d’Alex de la Iglesia. Il est certes ce père dont le héros sera marqué, mais il n’est en rien le centre de l’histoire. En effet c’est Carlos Areces qui tire son épingle du jeu en héritant (et en sublimant) de ce rôle de clown (très) triste dont l’esprit se détraque petit à petit. Venu du monde de la culture alternative (auteur de bd, collectionneur frénétique d’illustrés anciens et membre éminent d’une bande que nous appellerons les “chanantes”, sortes de bâtards illégitimes des Monty Pythons et du comique chorizo des 80’s apparus dans les lointaines contrées d’Albacete), Areces est de ces types si normaux et rassurants qu’ils en deviennent profondément inquiétants. Un type rondouillard, timide, au regard de labrador dépressif qui inspire la sympathie malgré une fêlure qui peut aisément le faire basculer dans la folie.

L’autre clown flippant du film est interprété par Antonio De la Torre, étoile montante du cinéma d’auteur ibère. Il offre dans Balada triste de Trompeta, une interprétation nerveuse et brillante d’un écorché vif, leader du cirque qui règne par la terreur que sa violence inspire aux autres.
L’élément déclencheur du conflit qui va opposer les deux protagonistes est le personnage de la trapéziste jouée par Carolina Bang, un petit oiseau blessé par la vie et par les hommes. Elle est le fruit défendu arraché de sa branche et source de tous les maux pour nos deux Bêtes qui au contact de la Belle perdent pied à la réalité.

Franco deux porcs

Si l’histoire commence pendant la guerre civile espagnole dans la deuxième moitié des années 30, c’est en 1973 que l’action se déroule vraiment. 1973 est un peu l’année du début des derniers jours du Franquisme. Alex de la Iglesia n’a certainement pas choisi cette date par hasard, 73 est une année marquante en Espagne, ne serait-ce que parce qu’elle voit la mort de Carrero Blanco, héritier choisi par Franco, tué, ou plutôt pulvérisé lors d’un attentat spectaculaire perpétré par le groupe séparatiste et terroriste basque E.T.A.

Ces 70’s du Caudillo faisandé, Alex de la Iglesia les incarne ici parfaitement avec un parcours d’un homme qui souffre tout du long de sa vie les petites humiliations d’une dictature étouffante. Dictature sociétale, personnelle, amoureuse, tout revient tel un leitmotiv, souligné par la récurrence de la chanson douce-amère de Raphael (pas l’imberbe bobo-sucre, le chanteur de variét’ espagnol des 60’s) qui donne son titre au film. On suit alors ce héros dont la petite histoire semble inexorablement imbriquée dans la grande, et dont les élans schizophréniques sont à rapprocher de l’état de cette société espagnole cristallisée.

Trompettes de la Renommée

Mais au final, que ressort-il de ce film sur l’amour, la mort et la vengeance dans l’effondrement du franquisme? Comme d’habitude Alex, tu nous secoues comme il faut. Le film vaut réellement le coup pour son pesant de scènes visuellement fortes (celle d’ouverture déjà décrite et une ultime scène dans le stalinien Valle de los Caidos), cette mélancolie dont on n’arrive pas à se dépêtrer et la classe de sa mise en scène, oscillant sans cesse entre outrances et classicisme. C’est aussi, et comme d’habitude, ce qui laisse forcément sur sa faim (ou indigeste?). Alex, tu es comme une mamma cuisinière de grande classe : on arrive, on a faim, on en prend plein le ventre, c’est bon, on veut de tout mais à la fin, on sature au dessert… Beaucoup de chose, beaucoup de pistes ouvertes et de richesse de narration, personnages complexes avec lesquels tu t’amuses à jouer, nous entraînant de l’empathie à la répulsion, c’est probablement un de tes meilleurs films, mais pour conclure ce bulletin de notes de fin d’année : élève très doué, peut (et doit?) encore mieux faire.

 


Balada triste (Balada triste de Trompeta) de Álex de la Iglesia 22 Juin 2011 Avec Carlos Areces, Antonio de la Torre, Carolina Bang, Santiago Segura,…