Binky Brown rencontre la Vierge Marie


Il est des conseils de lecture qu’il est difficile d’ignorer, surtout quand ils viennent du type qui a réussi a transpercer le jadis infranchissable mur séparant la littérature pour grandes personnes et la bande dessinée. Art Spiegleman se porte en effet caution sur l’édition gauloise de Binky Brown rencontre la Vierge Marie, un étrange ouvrage au titre bien évocateur qu’il qualifie de premier graphic novel de l’histoire de la bande dessinée (américaine s’entend).

Et ce respect n’est pas dû à quelques biffetons bien placés de l’éditeur mais bien d’une sincère admiration du bonhomme. Preuve s’il en est, profitant de sa présidence à Angoulême, il a crée une exposition temporaire sur sa vision de la bande dessinée, dans laquelle il a dédié une salle entière à l’intégralité des planches originales de Binky Brown, alors que les dessins authentiques de poids lourds comme Bill Watterson, Windsor Mc Coy ou Will Eisneir ont du se contenter de quelques décimètres carrés.

Justin Green (aucun rapport avec Brian Austin)

Mais revenons à nos moutons, car l’article que vous lisez avec avidité se réfère bien à BBRLVM, ceci n’étant pas un acronyme d’un quelconque groupe industriel spécialisé dans le luxe mais bien le long titre de l’ouvrage qui a été raccourci par fainéantise aussi bien qu’économie d’énergie. En main, on est loin des standards des romans dessinés tel qu’on les connaît. Pas de pavé volumineux de 400 pages promettant des problèmes lombaires a toute personne le glissant dans son sac a dos, ici on est dans l’histoire de 45 pages, plus proche des canons de la BD franco-belge ou de l’underground étasunien. Ça tombe bien puisque son auteur en est un des représentants. Fils spirituel de Harvey Kurtzman et consorts, Justin Green a en effet rapidement bifurqué des beaux arts où il a fait ses classes pour se lancer dans les comics 70’s, croisant d’ailleurs au hasard des publications Spiegleman. A cette époque les carcans des superhéros explosent pour offrir des strips ou des histoires courtes introspectives, salaces et psychédéliques à la face d’un public aussi bien ébahi par tout cette indécence que ravi par tant d’audace (a moins que ce soit l’inverse).

Justin Green va aller lui plus loin et réaliser l’impensable pour un auteur de cette caste à cette époque : s’attaquer à une histoire de 40 pages racontant de façon crue et directe sa vie, et surtout les névroses profondes d’un jeune homme affecté par des troubles obsessionnels compulsifs. Certes quand on le compare à ce qui se publie aujourd’hui, cela peut sembler une peccadille à peine valable pour les 24 heures de la BD. Pourtant, dans ces quelques pages, l’auteur va se livrer intégralement, tant et si bien qu’on peut aisément accoler à ce livre aussi court que dense le terme de psychothérapie dessinée. Le héros est en effet un avatar à peine maquillé, à une couleur près, de son auteur.

La verge vs la Vierge

Binky Brown est donc un jeune homme très middle-class dans une amérique des 50’s bien comme il faut. Suburbs, cadillacs et cheveux gominés, dans une vague banlieue de Baltimore, tout pour dérouler une histoire chromo genre American Graffiti. Sauf que le narrateur/héros injecte dans ce quotidien qui semble si familier ses névroses, qui vont aller crescendo. Dans les TOC tout est affaire de rituels. Quand ces rituels croisent ceux de l’enfance avec des brins d’herbes à protéger de la pluie ou une manière bien précise de descendre les escaliers tout semble normal. Quand ils croisent sur leur chemin d’autres rituels ancrés dans le dogme d’une église qui représente la toute puissance (mère catholique et enfance en institution de bonnes sœurs) pour Binky, cela devient problématique. Et quand vous ajoutez à ça les affres de la puberté et des plaisirs sexuels, avec une tendance à tout interpréter comme objet phalliques, vous obtenez un cocktail délirant où notre pauvre héros vit dans un état permanent d’angoisse pour que ses pensées impures, matérialisées par des rayons partant de son pénis, ne contaminent pas des lieux sacrés, et avec eux la Vierge Marie. C’est donc la mise en place d’une drôle (très drôle au demeurant pour nous) de gymnastique péchés/rachats profondément enfouie dans son cerveau qui nous est racontée là. Bien entendu, tout cela est soigneusement dissimulé au monde, le jeune garçon faisant montre de la plus grande normalité possible.

 Hélas, TOCs.

Ces obsessions de Binky sont mises en relief par une narration un peu chaotique (transitions brutales, mise en image très crue de ses délires), et dans un style noir et blanc qui serait l’enfant illégitime de la ligne claire et de l’underground sous acide. D’ailleurs le graphisme ici employé, selon son auteur lui-même, aurait été inspiré par les bandes dessinées du catéchisme du diocèse de Baltimore qu’il lisait étant enfant. L’absurdité des situations nous est très bien rendue à travers une sorte de traversée du miroir chère à Borges : tandis que la narration de Justin/Binky analyse froidement, avec beaucoup de recul et d’ironie, toute la logique mentale de son alter ego, le dessin montre de façon très littérale le pauvre Binky/Justin martyrisé par ses propres névroses. Ce sont donc 40 pages à peine d’une lutte acharnée d’un Dr Jekyll et d’un Mr Hyde, parfaitement conscient(s?) de l’absurdité de tous ses délires mais incapable d’y mettre fin. Le tout, pour rester dans cette dualité, est malgré le sujet grave, drôlissime, et est raconté avec un humour d’autant plus dévastateur que les situations sont intenables pour un héros devenant petit à petit une véritable machine de guerre à cracher des rayons péniens.

Si vous rajoutez à ça la dimension de livre culte pour bien des auteurs respectés mais quasi perdu (publication par un micro éditeur de Berkeley, planches vendues et perdues pendant 20 ans obligeant à des rééditions d’après le comic book puis exhumation de ces planches originales intactes au fond d’un garage, au passage celles-là mêmes qui sont exposées à Angoulème), vous obtenez donc un mythe proposé dans une édition français très luxueuse accompagnée de notes abondantes et instructives. Idéal pour les longues soirées d’hiver à briller en société autour d’une potée au chou.

 

 

Précédemment, dans la série Festival International de la BD d'Angoulême


Binky Brown Rencontre la Vierge Marie de Justin Green Stara 19 €