Calm like a bomb – ITW de Raf


Lors du dernier festival d’Angoulême, j’ai assisté à une table ronde sur les éditions Ankama et le Label 619. Sujet et auteurs très intéressants ont malheureusement été interrompus pour cause de soucis neige/sncf. Restée sur ma faim, j’ai cherché à en savoir plus sur ce label, et sur un auteur en particulier : Raf. Debaser, manga qu’elle publie aux éditions Ankama, allie le dynamisme du shonen au rock underground… Après avoir feuilleté le premier tome, j’ai pensé qu’il était vraiment trop bête d’en rester là. Je l’ai donc contactée pour une rencontre avec les visiteurs d’Animasia 2010, en octobre prochain. Problème : la miss ne sera pas disponible à ce moment-là. Mais, histoire quand même de boucler la boucle, j’ai demandé à l’ex-fanzineuse de répondre à une interview. Elle s’y est pliée avec une grande sympathie. Rencontre virtuelle.

Tu peux te présenter en quelques mots? Quel a été ton parcours ?
Après un bac S j’ai glandouillé à la fac, fait une école privée de communication visuelle spécialité pub à Paris puis après le diplôme j’ai rencontré Run, auteur de Mutafukaz chez Ankama et directeur de collection qui a signé Debaser. En parallèle, depuis mes années de lycée, je faisais du fanzinat avec des copains dessinateurs. On vendait nos fanzines dans les conventions de manga.

Qu’est ce qui t’a donné envie de te lancer dans le fanzinat, et dans quelles conditions ?
La principale motivation c’était de s’amuser entre potes à raconter des histoires, monter des projets et concrétiser tout ça en vendant directement au public. Le fait d’être une petite dizaine permettait aux idées de fuser et nous avons enchainé différents projets, différents fanzines, différentes idées de goodies (produits dérivés), ainsi que des décorations spéciales pour nos stands en festivals. On investissait notre argent de poche et on se débrouillait toujours pour rentrer plus ou moins dans nos frais. On s’est rapidement « alliés » avec d’autres groupes de fanzines pour monter le collectif Ben Bao, avec un goût commun pour la pop culture manga, le graphisme et le dessin.

Quelles ont été tes principales parutions en tant que fanzineuse?
Au sein du collectif Ben Bao, nous regroupions 4 communautés de fanzines : Onigiri (croquis, illustrations et BDs), Atatawata (« Baston et petites culottes »), Ultra-Sushi (plus axés sur le graphisme, la mode) et Matto (style punk). En marge de ces 4 publications régulières (BDs à suivre), nous sortions divers fascicules ponctuels : recueils de croquis (Col-ecrase, Draw or Die), parodies érotiques (Harry Pelotteur, Capcom VS SNK), articles (A5ile, Deubeul, Review), parodies soft (Naruto, GTO), BDs isolées (Followin the way, Pompom Gals).

Comment as-tu perçu l’influence des éditeurs sur les publications amateurs ? Durant ces 7 années, as-tu remarqué une amélioration dans la manière dont le fanzinat est perçu par le public mais aussi par les éditeurs ?
Nous n’avons jamais vu d’éditeurs flâner sur les stands, acheter des fanzines, bref, prendre la température de la jeune scène créative. J’imagine qu’ils attendent que les auteurs proposent des projets clés en main. Ceci dit, c’est en offrant mon fanzine à Run à notre dernière Japan Expo que j’ai décroché un contrat chez Ankama, donc le fanzinat est indubitablement un bon entrainement pour l’expérience personnelle d’un jeune auteur. Mais l’ajouter sur le CV n’apporte rien lorsqu’on présente un projet à un éditeur.

Pour le public c’est difficile à dire, nous arrivions toujours à rentrer dans nos frais de justesse grâce à un public assez fidèle, mais la curiosité du public envers les fanzines est diminuée par la présence de stands officiels vendant d’authentiques produits japonais qui étaient légitimement plus intéressants pour les visiteurs de salons mangas. En définitive, la majorité du public fanzine était composée de dessinateurs !

Il faut aussi souligner un manque d’intérêt de certains organisateurs de festivals mangas envers les fanzines : stands hors de prix, placements au fond des salles près des toilettes, manque de communication sur la présence des fanzines, etc … les stands coutent cher, les badges d’entrée sont délivrés du bout des lèvres, en quantité ridicule, les chaises payantes, etc …

Comment et pourquoi avoir décidé de te lancer en tant que pro ? Quelles ont été les opportunités qui t’ont permis ce passage de fanzineuse à pro ?
J’avais envie de faire de la BD depuis longtemps, donc une fois le diplôme en poche, plutôt que de galérer dans le monde peu attirant de la publicité, j’ai essayé de me lancer dans la BD. Les éditeurs que j’ai contactés en amont n’ont pas été intéressés par Debaser, mais Ankama était enthousiaste, ils ont pris le risque de signer le projet. Je considère cela comme un gros coup de chance, sans Ankama je ne suis pas sûre que j’aurais trouvé un éditeur.Le manga français fait encore peur aux éditeurs (et aux lecteurs aussi), peu d’entre eux osent prendre le risque.

Comment as-tu pris contact avec Ankama et comment se sont déroulés les entrevues ?
J’avais offert mon dernier fanzine à Run à Japan Expo en 2007, il a bien aimé donc je suis revenue vers lui quand j’ai contacté des éditeurs pour Debaser. J’ai juste présenté un dossier à distance et il m’a fait parvenir rapidement le contrat. Comme le courant passait bien entre nous, un entretien n’a pas été nécessaire.

Qu’est-ce qui leur a plu dans ton travail ?
La localisation française du projet : l’histoire est ancrée dans la culture française, sur le même principe que les mangas japonais (un univers familier pour une forte identification du lecteur). Mon dessin a aussi plu à Run, heureusement car il rebutait pas mal de gens haha !

On voit que bien sûr tes mangas sont mâtiné de shonen, mais j’y ai aussi décelé de l’underground, c’est très rock’n’roll !* Quelles sont tes références artistiques ?
J’aime beaucoup les dessins animés du studio Gainax (Evangelion, Gunbuster, Gurren Lagann …) et particulièrement de l’animateur Hiroyuki Imaishi (Deadleaves, Gurren Lagann …) et l’énergie pop qu’ils dégagent. Je suis aussi très fan d’auteurs anglo-saxons underground comme Jhonen Vasquez, Jim Mahfood et Jamie Hewlett. Et tout un paquet d’artistes japonais divers et variés. Il y a tellement de styles différents chez les Japonais, c’est très stimulant.

* NDLR : Debaser est le titre d’une chanson des Pixies et parle d’un monde où le rock est interdit (cf. résumé en fin d’article).

En tant qu’auteur manga française, observes-tu des réticences du public concernant ce genre de publication? Ne préfèrent-t-il pas les mangas nippons?
Oui, indubitablement ! Je me rends compte que beaucoup de gens passent à côté par peur du manque de professionnalisme des français en matière de création de manga. On se fait même parfois taxer d’opportunisme commercial par les « otakus », alors que nous aussi, auteurs, avons grandi avec les mangas et le club Dorothée, notre démarche est donc sincère.
Je reçois parfois des mails de lecteurs qui ont longtemps tourné autour de Debaser sans oser l’acheter, troublés par le sens de lecture français, le dessin hybride … Ma démarche n’est pas de singer les mangas japonais (les Japonais maitrisent leur art à la perfection), mais de mixer ces influences visuelles (dessin, narration, …) avec des thèmes français (humour, univers, situations …). Les mangas japonais sont passionnants et fascinants, mais il reste toujours une petite barrière d’identification, car les héros ont des réactions et des caractères japonais. Des héros français n’auraient pas les mêmes réactions, c’est là la force d’un manga français.

De plus en plus de gens lisent des mangas, depuis longtemps, donc on devrait voir arriver de plus en plus d’auteurs au style hybride. Et là, le manga français trouvera surement sa place dans les bibliothèques françaises ! ^^

Tu peux nous gribouiller un petit quelque chose vite fait?

Un grand merci à Raf pour sa sympathie et à Mélanie pour ses questions judicieuses !

Raf a publié Debaser aux éditions Ankama
3 tomes actuellement parus
6€40 le tome

Le pitch :
Paris 2020. Mundial, la major du disque, impose à la France sa pop mielleuse et fade. Toute autre forme de musique est interdite. Le gouvernement sécuritaire est partie prenante dans l’abrutissement des masses. Réunis un peu malgré eux, deux jeunes, Joshua le rebelle et Anna l’intello, vont livrer une « Battle of Paris », hommage clin d’œil au groupe Rage Against The Machine et à son célèbre « Battle of Los Angeles », lui-même inspiré des émeutes raciales de 1992 aux États-Unis. Attention, quand on joue du son prohibé et subversif, il faut courir vite, très vite face à la répression étatique. « Let’s Rock ! »

Vous pouvez aussi retrouver Raf sur son blog, Calm like a Bomb.

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Et, puisqu’on en parle, un petit peu de Pixies ne nuit pas à la santé, montez donc le son et poussez les meubles !

Précédemment, dans la série Festival International de la BD d'Angoulême