Ceux du Un Quatre, wesh poilu.


Ici nous aimons bien défendre les (rares bonnes) séries produites dans notre mère patrie, comme vous avez peut-être déjà pu le lire dans nos colonnes. Car entre les affligeants anges gardiens et autres commissaires rousses qui aiment le jambon en tranche, on a parfois l’occasion de voir autre chose qui pique un peu notre curiosité de désormais spectateur avisé. C’est donc tout naturellement que nous nous sommes penchés sur le cas d’une série où les personnages défendent la mère patrie, mais au sens propre,  l’adaptation de Ceux de 14 de Maurice Genevoix, proposée ces deux semaines sur France 3.

Centenaire de la guerre

En effet, en pleine célébration du centenaire de la Grande Guerre, France Télévisions parie de nouveau sur un projet ambitieux, après le succès du doc Apocalypse sur ce même conflit, en adaptant les célèbres chroniques biographiques de l’Immortel (mort depuis) Maurice Genevoix, jeune officier pendant les premières années du conflit et témoin privilégié des absurdités de cette grand boucherie. D’autant que, même si le cinéma a produit du métrage concernant la Der des Der, autant la télévision, quel qu’en soit la nation, a peu traité de ce sujet au potentiel scénaristique pourtant très riche. Excepté la contemporaine Our world war étrennée il y a peu par la BBC (et dont nous reparlons quelques lignes plus bas), peu de références à se mettre sous la dent, la représentation des conflits étant plus difficile en télévision du fait des budgets limités, sauf quand Steven Spielberg casse sa tirelire. Les cent ans du début de la guerre ont donc donné, via la Mission du Centenaire, l’occasion de proposer des contenus profitant de la forte visibilité donnée par cet anniversaire, et aussi certainement des pépètes pour la production.

Genevoix, pas neutre

On oublie souvent qu'un académicien peut être Beau Gosse

On oublie souvent qu’un académicien peut être Beau Gosse

La matière première étant un sacré morceau d’histoire (à la fois littéraire et contemporaine), et connaissant la propension de notre Service Public à « téléfilmiser », dans le mauvais sens du terme, il était intriguant de voir ce qu’Olivier Schatzky, le réalisateur, et Didier Dolna arriveraient à en faire. Premier constat, c’est découpé à l’anglo-saxonne avec 6 épisodes de 50 minutes consacrés dans une saison 1, ce qui est devenu un canon pour nos séries nationales. C’est un détail (et d’ailleurs doit-on faire comme les états-uniens ? Pourquoi pas 67 minutes ? Mais c’est un autre débat philosophique qui ne nous occupe pas ici…), mais on sent que la volonté est de produire du moderne. L’entrée en matière, nous plongeant directement au cœur de l’enfer des tranchées dans un flashforward (qui sera la seule audace temporelle d’un récit à partir de là linéaire, et par là aussi fidèle au matériau d’origine) nous montrant le jeune lieutenant et ses soldats en péril dans la confusion d’une attaque, donne le ton avec des reconstitutions du champ de bataille de qualité, malgré un manque visible de moyens pendant l’ensemble du métrage (France 3 c’est pas encore HBO ou NBC, et ces champs de bataille semblent parfois peu peuplés, ou les décors un peu redondants). Cette scène d’introduction, malgré quelques flottements, donne la part belle aux plans sur la peur et les gueules épuisées de poilus, avec une image (malheureusement pas en HD…) répondant aux standards désormais établis par le père Steve, « si c’est film de guerre, tu désatures sauf les couleurs vives qui pètent ».

Tommies dans le vent

Alors non disons le tout de suite, on est pas face à un IGM version camembert, et la déjà citée plus haut Our World War remporte le match des itérations télévisuelles de la Der des Der. Bien qu’elle s’appuie aussi sur des écrits de soldats de sa Majesté, en faisant de chaque épisode une tranche de vie (ou plutôt de mort) sur le conflit, cette production BBC (donc service public too) s’appuie sur un savoir-faire réel des Britanniques en matière de fiction bien emballée. Les acteurs sont excellents, l’action crescendo et captivante, c’est donc une production soignée et bien vue. Mais attention, comme tout élève doué, la série en fait parfois trop. L’image est léchée (et bien entendu désaturée), et les audaces nombreuses (avec de nombreux plans à la GoPro, ou de la musique électro ou pop en fond sonore), mais parfois cela vire un peu à l’esbroufe « regardez comme on traite une guerre centenaire comme Call of Duty ». C’est le cas notamment des scènes de vues aériennes infrarouge récurrentes, ainsi que des didactiques mais un peu malvenues infographies sur le conflit, qui nous font un peu sortir d’un récit par ailleurs prenant, storytelling oblige. C’est certainement une volonté des créateurs, et cela représente le trait d’union entre la guerre « de la télé » et ce conflit des arrières-grands-parents qui s’efface peu à peu de la mémoire collective pour rentrer dans la grande histoire.

Feuilleton en boîte

Cependant notre Ceux de 14 ne joue pas forcément dans le spectaculaire-didactique mais plus dans la chronique d’un personnage fil rouge, et de sa relation à ses soldats. Le contrat est en partie réussi avec une majorité d’acteurs qui font bien le boulot et qui ont des gueules, et une poignée qui fleurent un peu plus le téléfilm d’il y a trente ans. C’est un peu la problématique de cette adaptation, qui, si on reprend l’analogie faite plus haut pour la production de la BBC, est un élève studieux qui doit mieux faire. Scénariste et réalisateur montrent là une certaine ambition, mais leur poilu se situe entre deux tranchées, celle des influences du cinéma belliqueux ricain d’un côté (je ne suis pas un spécialiste militaire, loin de là, mais je suis notamment surpris de voir des poilus franchouillards faire des gestes vus chez les G.I., si un haut gradé passe sur Mandorine qu’il nous le signale) et du classicisme « bon vieux feuilleton à la papa » de l’autre (représenté surtout par un affreux générique ralenti/texte baveux qui a failli me décourager dès la première seconde, ou certaines musiques pas gégènes). Ce qui nous donne des alternances un peu bancales, entre les moments « films de l’ORTF » et les scènes plus nerveuses, avec des plans esthétiques et ambitieux. Ou ce récit à la seconde personne tout à coup entrecoupé ça et là de citations du narrateur en voix off. Certaines scènes, dont certains dialogues ou les scènes loin du front, avec des personnages féminins malheureusement anti-Bechdeliens au possible, (TOUS leurs sujets de conversation sont sur leurs bien chastes mais aimés soldats au front), aurait d’ailleurs mérité une réécriture plus en accord des standards de la fiction télévisée actuels. En bref, ça manque parfois un peu de souffle épique.

Tranchée de vie

Mais cette placidité a aussi du bon. D’une part, là encore ce n’était pas le but du récit de Genevoix, et de ce côté on est au cœur de ce quotidien, de l’ennui parfois. Le rythme a alors le temps de monter crescendo au long des 3 premiers épisodes. C’est donc une retranscription fidèle à la cadence de ce début de conflit, entre l’euphorie des premiers jours en été ou les champs sont verts et le moral joyeux, et la sourde angoisse de cet ennemi pour l’instant invisible, seulement audible au loin avec des coups de feu dans l’air et l’artillerie qui gronde, et qui apparaît, ainsi que la mort, progressivement et par petites touches avant de devenir omniprésent. Ces soldats qui semblent errer sans but finissent alors, au bon vouloir des officiers sagement à l’abri dans les maisons à l’arrière du front, par aller s’enterrer dans les terribles tranchées, là où le dernier des trois épisodes diffusés nous laisse en suspens. D’autant que la vision humaniste de Maurice Genevoix est respectée, avec un soin particulier à la galerie de personnages aux origines sociales variées auxquels on finit par s’attacher (ce qui est le cas, convenons-en, de tout bon métrage sur la guerre). Et la suite de 3 épisodes à venir au cœur de la guerre des tranchées promet d’être plus riche en action et en émotions en nous plongeant dans l’absurdité de cette guerre démesurée, et donnera peut-être plus de cohérence à l’ensemble (Coucou Francetélé, la prochaine série que tu produis avec nos impôts, envoie-nous un dévéd’ avant comme ça on pourra donner un avis définitif).

Des poilus bien rasés

Des poilus bien rasés

Pour finir, un petit mot sur les acteurs, pas forcément toujours justes selon les scènes (encore une fois certainement par une approche trop classiciste de l’œuvre) mais plutôt bons dans l’ensemble. Mention spéciale à certaines réussites involontaires, comme par exemple ce fabuleux casting de sosies (le protagoniste Théo Frilet, plutôt ressemblant aux photos de Genevoix de l’époque, mais surtout un faux Adam Diver/Zlatan, Anthony Kiedis ou Seth Rogen, sans parler de celui de Lætitia Casta, plus légitime puisqu’il s’agit de sa petite sœur), ou ces moments de fraternité entre copains de tranchée limite homo-érotiques (une piste scénaristique à sérieusement explorer dans un film de guerre).

A vous de vous faire une idée pendant les 48 heures qui viennent sur le Pluzz de FT, pour rattraper votre retard (et pouvoir faire honneur à la suite). En effet les 3 premiers épisodes ont fait un four, chose dommage ne serait-ce que quand on voit l’opposition en face, on se dit que les bonnes audiences ne sont pas forcément les bons programmes, cela serait intéressant de lui faire remonter la pente pour qu’il y ait une saison 2 (puisqu’il est d’ailleurs indiqué sur le site que c’est une saison 1). Prenons nous à rêver, après tout la saison 1 d’Engrenages avait elle aussi aussi gimmicks et défauts de jeunesses agaçants, avant de devenir une référence par la suite. La guerre de 14 donnant de la matière première aux scénaristes, elle pourrait s’éloigner du matériau d’origine tout en s’en inspirant pour explorer d’autres facettes du conflit (vu par les femmes loin du front? les allemands ? les vieux, en France, ailleurs ?) et cette fiction pourrait alors trouver une voie intermédiaire entre Hollywood et la SFP, pour approfondir un sillon intéressant entrevu au cours de ces premiers épisodes. De l’audace que diable, soldats! c’est du Crowfundig redevanciel que cette production! A vous de nous faire honneur!

Ceux de 14 de Didier Dolna & Olivier Schatzky
Série de 6 épisodes de 52 minutes

Trois premiers épisodes à voir jusqu’à mardi soir sur Pluzz
Trois derniers épisodes mardi soir à 20h45

 


France 3 1