Concours de nouvelles Animasia 2010


Pour la 6e édition du festival Animasia, nous avions organisé un concours de nouvelles sur le thème Héros, contes et légendes d’Asie .

Le choix fut difficile mais c’est finalement Stéphanie Couteau qui a remporté le premier prix avec sa nouvelle Murmures dans la maison de thé. Bravo à elle et merci encore à tous les participants !

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Daisuke gardait ses yeux fixés sur sa coupe de saké dont il n’avait pu se forcer à boire une goutte. Il s’était contenté d’y tremper les lèvres pour ne pas froisser la geisha. Et encore moins son ami Hayate qui avait tant insisté pour le mener dans cette maison de thé. Ce dernier avait prétexté qu’il était temps que Daisuke entre dans un tel lieu. Il avait atteint l’âge d’homme depuis bien des années, et une telle réserve envers les femmes attirait davantage les quolibets, que l’affection.

C’est sur cette bonne résolution que les deux hommes se retrouvaient ainsi, en toute intimité, avec la geisha Masami. Jouant son rôle à merveille, celle-ci proposa d’égayer la soirée d’un jeu. Celui des histoires vraies et fausses, où chacun racontait deux récits. Les autres convives devaient alors deviner laquelle était véridique.
– Commencez donc Masami, l’invita Hayate. Rien de tel que la voix d’une femme pour ouvrir un chapelet de récits.
Masami sourit, avec cette inflexion mystérieuse propre aux personnes de sa condition, et leva lentement ses paupières baissées, lançant une œillade à Daisuke. Ce dernier finit par piquer le nez dans sa coupe, buvant enfin un trait de saké pour se donner un peu de contenance. Lissant un pli de son kimono du bout des doigts, comme un geste jamais commencé ni terminé, la geisha commença.
– Voici ma première histoire. Il y a deux semaines, je revenais d’une soirée passée ici, dans cette même pièce, avec des personnes très importantes. Il y avait un ministre, je crois, mais ne me demandez pas qui cela pouvait être : je serais incapable de le dire. Donc, je sortais de la maison de thé. La pluie tombait, je devais marcher prudemment sous mon parapluie pour ne pas mouiller mon kimono.
Comme pour mieux ponctuer sa phrase, le vent se leva au-dehors. Une branche gratta contre la cloison, arrachant un frisson à Daisuke. Pourvu que cette soirée de plaisance ne se transforme pas en énumération d’histoires effrayantes. C’était là un des plus grands plaisirs d’Hayate, et l’une des pires craintes de Daisuke qui n’était pas non plus connu pour son grand courage.

S’arrachant comme avec regret de l’écoute attentive des bruits extérieurs, Daisuke reporta son attention sur la geisha qui continuait son récit avec lenteur.
– Après quelques temps, j’entendis des pas derrière moi. Pensant que c’était là une autre de mes pairs, je stoppai ma marche, résolue à l’attendre. Il est toujours plus plaisant de mener son chemin à deux que seule. Mais ne voyant personne, je repris ma marche. Les bruits de pas reprirent. A chaque fois que je m’arrêtais, ils cessaient et reprenaient quand je marchais. Alarmée j’ai finis par courir dès que je vis le toit de mon okiya. A mes larmes et cris, les servantes sont sorties dans la rue voir si quelqu’un m’avait suivit. Mais rien, pas le moindre homme ou animal.
Pragmatique, Hayate assura que la geisha avait du imaginer ces bruits ou les confondre avec le claquement de ses getas. La nuit, les sons les plus anodins et les plus quotidiens prenaient une autre tournure pour devenir des bruits inquiétants qu’on aurait juré n’avoir jamais entendu.
– Monsieur Shimizu, ne jugez pas avant d’avoir entendu ma seconde histoire. La voici. Hier, j’ai vu un chat manger un poisson. Le chat avait deux queues, et le poisson avait une tête humaine.
Daisuke déglutit sa salive si bruyamment que les deux autres convives se tournèrent vers lui. D’un petit hochement de tête il fit comprendre que tout allait bien. Par les kamis, si cette femme arrivait à créer des histoires aussi folles qu’en serait-il d’Hayate, expert en frissons ? Non, vraiment, il n’aurait pas du accepter cette invitation même au nom de la longue amitié qui l’unissait à cet homme.
Bousculant gentiment la femme sur sa prétendue tricherie (« Masami, vous avez raconté deux histoires fausses ! »), Hayate finit par prétendre que l’histoire du chat et du poisson était vraie. Son ami se rabattit sur la première, certain que pour être aussi développée et inquiétante, elle ne pouvait qu’être véridique.

Malheureusement son choix fut trompeur et il dut boire un verre de saké ; car c’était là le sort réservé au perdant. Qui plus est ce fut à son tour d’être le narrateur. Humectant ses lèvres, Daisuke chercha du regard une aide de la part de son ami qui lui sourit en retour. Traître.
– Enfant, j’allais souvent dans la maison de mes grands-parents. C’était une demeure agréable, perdue dans la campagne. Un jour, une petite balle de tissu roula du grenier jusqu’à moi, rebondissant sur les barreaux de l’échelle qui y menait. C’était une magnifique balle colorée. Je l’ai ramassé et, au moment où je levais la tête, un bras passa par l’ouverture sombre du grenier. Une main se tendait dans ma direction. Je suis parti en courant chercher ma grand-mère, mais on ne trouva personne dans le grenier. Pourtant, tous les soirs, j’entendis des pleurs au-dessus de ma chambre quand j’étais sur le point de m’assoupir. Ils ne stoppèrent que quand j’eus reposé la balle en haut de l’échelle.
– Oh monsieur Ishiwaka, vous avez du rencontrer une zashiki-warashi, s’écria la geisha en faisant claquer ses mains l’une contre l’autre. Quelle chance, vous avez eu !
– Je comprends mieux pourquoi tu es si inapte avec les femmes. Tu fais pleurer même les petites filles fantômes, se moqua Hayate. Enfin, encore faut-il qu’elle soit vraie. Raconte ta deuxième histoire.
Peu désireux de discuter les propos de son ami, Daisuke obéit placidement.
– Un jour que je mangeais des dangos dans un parc, un renard sauta sur mes genoux et les emporta. Frustré, je le poursuivis, bien décidé à récupérer mon bien. Au détour d’un tournant, le renard disparut. Mais je me retrouvais face à une femme qui tenait une brochette de dangos à la main. J’allais lui demander si elle n’avait pas vu un renard quand je vis qu’une longue queue, soyeuse et aussi colorée que les feuilles de l’érable, sortait de son kimono. C’était elle, mon renard voleur.
A la fin du récit les yeux de la geisha brillaient tant qu’on aurait dit des joyaux. Son visage avait l’expression d’une petite fille assistant pour la première fois à un festival. Daisuke se plut à croire qu’il avait charmé cette femme.
– Ishiwaka, vous devriez être poète. Ou écrivain.
– Oh, il est doué pour les mots quand il veut bien s’y donner la peine. Mais pour les gestes, ah… Il vous faudra vous trouver un autre homme, Masami. Mais nous voilà encore devant deux histoires incroyables, avec des femmes bien inquiétantes. Cela cache forcément quelque chose, Daisuke.
L’interpellé n’en signala rien, se contentant de poser son regard sur la geisha qui lui semblait bien moins inquiétante maintenant. Lui qui avait été si tendu à son arrivée se plut à voir qu’il commençait à se sentir à sa place dans ce petit huis-clos.
On vota à nouveau. Ce fut à Hayate de boire le verre de la défaite : ayant jugé la première histoire fausse, il s’était trompé. Daisuke goûta pourtant le goût de la victoire peu de temps. Maintenant que son ami était le narrateur, les récits allaient être certainement bien moins innocents et agréables à entendre. Dans sa peur, le jeune homme crut même entendre un murmure dans la pièce.
– Mon très cher ami Daisuke m’a donné une très bonne idée. Mes deux histoires parleront aussi de femmes, ces créatures bien mystérieuses. Oh, ne feignez pas de rougir Masami, ne me dites pas que ce genre de flatteries ne vous plait pas.

La geisha avait déplié son éventail d’un mouvement du poignet. Daisuke admira avec quelle grâce elle se cacha derrière l’objet, ne laissant voir que ses yeux.  Le murmure de tout à l’heure se faisait toujours entendre, et pourtant personne d’autre que Daisuke ne semblait le percevoir.
– Monsieur Shimizu sait bien que je suis des plus modestes sur ma personne.
– Vous apprendrez à l’être moins. Voici ma première histoire. Un soir que je rentrais du travail, je rencontrais une femme qui remontait la rue. Courtois, je la saluais. La femme se tourna vers moi… Son visage était aussi blanc que le vôtre Masami, mais sans yeux, ni nez, ni bouche. Rien. Aussi lisse qu’un oeuf.
Daisuke réprima un frisson de peur, alors que Masami souriait à l’énonciation de cette femme. Un sourire presque cruel avec ses lèvres rouges et ses dents blanches. Refermant son éventail d’un geste, la geisha se pencha vers le narrateur.
– Par les kamis. Voilà que vous dites que je racontes des histoires sans sens, et vous même vous parlez de femmes non-humaines.
– Oh mais qui dit qu’elle ne l’était pas ? Ils existent des êtres humains si étranges, presque monstrueux. Mais voici donc ma seconde histoire. Avec une femme aussi curieuse que la première, et celle-ci n’était peut-être pas du tout humaine.
Finissons-en rapidement, songea Daisuke en réprimant de nouveaux frissons. Le murmure l’inquiétait toujours autant : on aurait dit un serpent qui sifflait dans la pièce et glissait en sa direction prêt à le mordre dès qu’il cesserait d’y penser.
– Cette femme était aussi belle que vous, Masami. Vous auriez pu être sœurs jumelles. Je la rencontrais dans une maison de thé, égale à celle-ci. Nous devisions de choses et d’autres, jusqu’à ce qu’on nous apporte le repas. L’invitant à le partager avec moi, elle accepta avec gratitude. Alors je la vis, aussi bien que je vous vois, prendre ses baguettes… avec ses cheveux.
Il était clair que la seconde histoire était un mensonge. Toutefois cette affirmation n’aida pas Daisuke à se calmer. Une histoire fausse ou vraie comme celle-ci demeurait inquiétante.
– Oui, ses longs cheveux sortirent de son chignon, prirent les baguettes. Aussi habiles que des mains, elles attrapèrent un yakitori, et le portèrent… à une bouche qui se trouvait dans la nuque de la femme.
Daisuke serra les lèvres, éloignant de son esprit l’image qu’avait fait naitre les propos de son ami. Une bouche dans la nuque d’une femme : c’était ignoble à décrire. La geisha dut penser la même chose. Son visage avait pris un ton outré..
– Me comparer à une telle créature n’est guère flatteur, Monsieur Shimizu. Je me permets donc de penser que cette histoire est fausse.
Daisuke la rejoignit dans sa supposition. L’histoire de la femme au visage lisse comme un oeuf était bien moins effrayante et éprouvante. Le jeune homme eut un air surpris quand Hayate assura qu’ils s’étaient tous les deux trompés. Ce qui n’empêcha pas Masami de taquiner son hôte avec cette minauderie propre aux geishas, qui leur donne à la fois les allures d’une amante et d’une petite fille espiègle. Daisuke se contenta de les regarder faire, se demandant tout de même où son ami cherchait de pareilles histoires.

La venue du repas, apporté par une servante, chassa de son esprit les images de femmes grotesques et monstrueuses. Servant elle-même ses hôtes, Masami glissa encore deux ou trois remarques à Hayate qui les accueillait avec le sourire, et même un rire. Daisuke n’en pouvait tirer qu’une conclusion : son ami était bien plus doué que lui avec les femmes, et aurait passer une meilleure soirée que lui. Enfin, heureusement, la nourriture, elle, ne vous faisait jamais défaut. C’était une valeur sûre.
– Masami, pour me pardonner de ma méchante petite histoire, venez partager ce repas avec nous.
La proposition d’Hayate alluma des lueurs dans les yeux d’encre de la geisha. Avec un sourire enjôleur, elle inclina la tête en signe d’acceptation. Alors qu’elle se penchait, mutine, pour choisir le met qu’elle prendrait en premier, le murmure qu’entendait Daisuke se fit plus insistant. Posant son regard sur la nuque pâle et offerte de Masami, il vit une bouche s’ouvrir et se fermer, tel celle d’un poisson tiré hors de l’eau. Une langue sortait, léchant les lèvres. La seconde bouche de Masami murmurait des « Faim, faim… Nourriture ou vérité je dirais… ». Sous les yeux de Daisuke, une longue mèche de la geisha saisit les baguettes, prit un maki et l’enfourna dans la bouche de sa nuque.


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