Dans les sables de Ballard


Ballard n’est pas une plume ordinaire. Les éditions Tristram qui, depuis quelques années déjà, l’ont bien compris, rééditent et enrichissent son recueil de nouvelles Vermilion Sands, tout en retraduisant un court roman, Sauvagerie. Une manière de mettre en lumière l’évolution de la vision aiguë que Ballard avait de notre société.

James Graham Ballard, disparu à l’âge de 78 ans en 2009, est né à Shanghai. Ses deux romans les plus médiatiquement connus, Crash ! et Empire du soleil, furent adaptés au cinéma. Mais Ballard est également renommé pour la rédaction d’un nombre conséquent de nouvelles ; forme toujours mal reconnue en France, étrangement. Pourtant, on déniche des recueils de qualité, Vermilion Sands en est la preuve.

En Angleterre, une vingtaine d’années s’est écoulée entre les deux publications. Vermilion Sands, en 1971, marque l’éloignement progressif de Ballard à la science-fiction, tandis que Sauvagerie, en 1988, se situe pleinement dans les préoccupations sociales de l’auteur. Ballard a glissé de la science-fiction à l’anticipation sociale, ce qui, pour une nuance, est une nuance de taille.

Vermilion Sands

Vermilion Sands est composé de dix nouvelles. À l’origine il en possède neuf, mais Tristram est allé récupérer dans les réserves de la British Library un inédit, avec bonheur ; j’y reviendrai. Vermilion Sands est une station balnéaire, sans mer. Située dans un désert et un futur indéterminés, elle accueille une foire de personnages quelque peu en marge : ultra-riches, cultivateurs de plantes musicales, sculpteurs de nuages, j’en passe.

Vermilion SandsCes gens ne peuvent plus aimer qu’eux-mêmes, ils s’accommodent de statues chantantes, des reflets en relief – les leurs ! Quand ils ne sont pas accompagnés de chauffeurs ou de secrétaires revêches (deux Françaises étrangement font partie de ces personnages), leur folie est plus apparente encore, elle grouille sous l’épiderme comme les spasmes des maisons psychotropiques. Les objets représentent les excroissances ectoplasmiques de leurs « propriétaires », avant qu’ils ne deviennent indépendants. Et que ces objets nous possèdent à leur tour.

Ce désert, Vermilion Sands, constitue l’exutoire des névroses de ces insulaires de l’échange humain. Il en fournit dix spécimens, dans ce recueil. Gageons que ceux-ci ne constituent qu’une infime proportion. Ballard n’a pas été amateur averti de psychologie pour rien. On peut s’interroger sur trois paramètres conducteurs du recueil : pourquoi la narration ne s’exprime-t-elle qu’à la première personne ? Pourquoi le narrateur est-il masculin ? Et pourquoi diable les personnages féminins sont-ils donc tous si fêlés ? J’ai mon idée, à vous de créer la vôtre.

Le recueil est bon et cohérent. L’ajout de la dixième nouvelle inédite vient parachever l’ensemble. Cet ultra-riche qui se construit une réplique de chaque monument architectural de valeur mondiale, dans le désert. Cet isolement dans ce Xanadu, et qu’il consumera dans une réplique du labyrinthe du Minotaure, dans une mise en abyme à la Borges… Ballard avait-il oublié l’existence de cette nouvelle ? C’est plus qu’une heureuse initiative, de la part de Tristram, on peut parler de travail éditorial éclairé !

Sauvagerie

Le Royaume-Uni, pays de la vidéo-surveillance. Et non de la vidéo-protection, retournement sémantique voulu par les apôtres de la sécurité à tout crin. Ballard avait deviné juste : la ghettoïsation s’exprimerait aux deux extrémités de l’échelle sociale.

Sauvagerie25 juin 1987. À Pangbourne village, un massacre a été commis. Des parents et des domestiques ont été exécutés, des enfants ont été enlevés. L’enquête tourne à l’aigre, les policiers ne savent plus à quel saint se vouer, ils n’avancent pas. Ils consultent un psychiatre pour la relancer.

Situé dans la banlieue londonienne, Pangbourne village est un enclos résidentiel pour gens très aisés, avec système de surveillance vidéo, gardes à l’entrée, maisons immenses et jardins bien tenus.  La vidéo de la journée funeste ne donne rien en apparence, jusqu’à ce que le psychiatre mette son nez dans la vie quotidienne des habitants de l’enclos… L’enquête qu’il va mener, recomposée dans son journal personnel, va décortiquer les habitants et leur mode de vie. Implacable.

On devine assez vite qui a perpétré le massacre, mais ce sont les raisons de l’acte qui sont véritablement intéressantes. Le formatage des esprits, le calendrier prévisionnel des activités, tout ce qui dépasse des conventions doit être soigneusement élagué… Être en permanence sous la surveillance. Peut-être avez-vous vu le film La Zona ? Vous en retrouverez des échos, dans ce bref roman furieusement actuel. Une phrase m’a notamment attirée :

« Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté. »

Devenez doucement dingues. (Mais respectez autrui !)

Vermilion Sands
Sauvagerie
James Graham Ballard

Collection Souple (nouvelle collection de poche) aux Éditions Tristram
2012