De l’Histoire à Pessac


La 21e édition du Festival international du film d’histoire de Pessac bât actuellement son plein. Jusqu’au 22 novembre, le cinéma Jean-Eustache proposait une centaine de films, français ou étrangers, de fiction ou documentaires, des séances spéciales, des débats, des rencontres et des expositions sur le thème « La fin des colonies ». Sujet sensible, abordé en écho du 50e anniversaire de l’indépendance de 18 pays d’Afrique noire. Inde et Pakistan, Guerre d’Indochine, d’Algérie, Afrique noire, l’équipe du festival a déniché des films rares pour présenter en images la décolonisation aux quatre coins du monde.

On vous reparlera très probablement de cette programmation sur Mandorine, car le sujet est forcément passionnant et sujet à débat. Mais pour l’heure, je me suis intéressée à un film hors-programmation principale, aux airs de polar documentaire.

Le dissident du KGB

L’histoire va vous sembler familière. En 1978, en plein climat de Guerre froide, un officier du KGB décide d’aider les dissidents qu’il était chargé de surveiller. Le rapprochement avec La vie des autres, réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck, est aisé. A vrai dire, La vie des autres est une pure fiction, aucun officier de la Stasi[1] n’ayant jamais commis cette « trahison ». Par contre, l’homologue russe de la Stasi, le KGB, a connu un fait similaire, en la personne de Viktor Orekhov. Capitaine du 5e département du KGB[2] ; il a aidé durant deux ans les dissidents qu’il était chargé de surveiller, la plupart du temps à leur insu. Comment ce fervent défenseur du socialisme a-t-il un jour décidé d’aller à l’encontre de son rôle ?

Élevé dans une famille fidèle aux idées socialistes, à l’état soviétique et au parti communiste, Viktor Orekhov a été enrôlé dès la fin de son service militaire par le KGB, honneur suprême qui ne se refusait pas. L’école supérieure du KGB formait les espions envoyés aux quatre coins du monde par l’URSS mais aussi les agents chargés sur place de la « surveillance idéologique ». Ce sera le travail de Viktor, à une époque où les groupes de dissidents se multiplient, sévèrement réprimés par le KGB.

En tant que KGBiste, Orekhov jouit d’un pouvoir enivrant. Le KGB inspirait la crainte à tout le monde à l’époque, car personne n’était à l’abri d’une surveillance accrue, ou d’un sale coup (destruction d’une carrière professionnelle par exemple). Mais surtout, Orekhov disposait du droit de lire la littérature interdite, pour sa propre culture. C’est ainsi qu’il a pu lire Soljenitsyne ou Orwell qui l’ont profondément influencé, notamment l’Archipel du goulag, qui traite du système carcéral et de travail forcé mis en place dans l’Union soviétique. C’est le premier grain de sable qui viendra s’immiscer dans la pensée du jeune homme. Le peuple d’URSS était prisonnier d’une violence inouïe. Il commence alors à falsifier ses rapport, pour éviter des peines trop lourdes à ceux et celles qui se risquent à se procurer la littérature interdite.

Le second choc aura lieu lors d’un voyage à l’étranger. Les meilleurs officiers gagnaient alors le droit d’un voyage hors-URSS. Lors d’un voyage au Japon, où il accompagnait le Bolshoï, Orekhov a pu voir la réalité du monde capitaliste, très éloignée de la propagande soviétique. Alors que la famine régnait en URSS, les inégalités étaient bien moindres au Japon. Il se rend compte de la désinformation galopante qui règne chez lui.

A son retour, on lui confie des dossiers de dissidents qui se sont ouvertement opposés au pouvoir soviétique, dont celui d’un informaticien qui possédait de la littérature interdite. Orekhov gagne sa confiance, petit à petit, une complicité s’installe entre les deux hommes. C’est alors que Viktor se voit confier le dossier d’un homme qu’il admire, un ex-général de l’armée rouge pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cet homme est interné en hôpital psychiatrique puis déchu de sa citoyenneté pour avoir osé s’opposer ouvertement au pouvoir en place. Orekhov est profondément choqué par cette histoire, et se pose de plus en plus de questions sur son rôle, sur le gouvernement en place. Il comprend qu’il n’a plus sa place dans cette organisation, mais quitter le KGB n’est pas chose aisée, voire impossible. Il décide alors d’aider les malheureux persécutés par le KGB, victimes de ce qu’il appelle la « société de l’esclavage ».

Il se met à prévenir les dissidents qu’ils vont subir une perquisition dans peu de temps, que telle ou telle ligne est sur écoute, et même à dissimuler des documents interdits à ses collègues du KGB pendant des perquisitions, pour les rendre ensuite à leurs propriétaires. Au bout de deux ans, Viktor est dénoncé par un dissident, à force d’interrogatoires. Il est condamné à 8 ans de goulag, dans un camps réputé pour ses conditions de vies particulièrement difficiles pour les prisonniers. Il revient ensuite vivre à Moscou mais se rend vite compte que sa vie est menacée. Il finit alors par s’expatrier aux Etats-Unis, où il vit toujours sous un faux nom.

Il a fallu dix ans à Nicolas Jallot pour retrouver Viktor. Les images d’archives et les témoignages d’anciens responsables du KGB et de dissidents complètent les paroles d’Orekhov. C’est un homme désabusé que l’on observe à l’écran, malgré les quelques moments où l’on aperçoit de la malice dans son regard, notamment lorsqu’il raconte comment il aidait les personnes censés être poursuivies. Il se sent inutile. Il ne peut plus retourner dans sa terre natale, ni parler des problèmes qu’il observe – à distance – en Russie. Il a d’ailleurs du déménager, par précaution, suite au tournage de ce magnifique documentaire.

Le dissident du KGB
Réalisé par Nicolas Jallot
2010,72 min.


[1] Police de renseignement Est-allemande à l’époque de la Guerre Froide.
[2] Police politique et idéologique dont la mission était de surveiller  les dissidents.