Le match télé : basse-cour ou poulets?


Comment ça va? Comme un lundi…
Cette phrase vieille comme les congés payés est en passe d’être reléguée aux oubliettes. Et pourquoi donc me direz-vous? Bien que ce jour corresponde effectivement à la reprise du travail après une fin de semaine à procrastiner efficacement, et que de l’écolier au salary men sa simple évocation provoque une grimace d’effroi, il est en passe de devenir le moment le plus excitant de la semaine en raison du combat au sommet que se livrent deux programmes télévisuels diffusés en cette soirée.

Église Cathodique

Le lundi est en effet devenu le soir d’une joute télévisuelle de titans, opposant par là deux camps radicalement opposés, au point de faire craindre à Manuel Vals des débordements pouvant déstabiliser l’ordre public, les fans d’Engrenages, série télévisuelle qu’il faut voir et dont il faut parler (en bien) contre fondus de l’Amour est dans le pré, fable téléréalitesque sur les aventures de Cupidon dans une fosse à lisier. Ce sont là deux écoles de pensée, deux mondes qui s’affrontent, et dont nul ne connaîtra le vainqueur (sauf l’audimat).

Pas laids de justice

D’un côté donc le challenger Engrenages. Série produite dans le giron de Canal plus, qui s’est constituée une solide base de fans bien supérieure au nombre d’abonnés (mais comment cela est-ce possible ?), elle souffre du délicat handicap de passer sur une chaîne payante, autant dire qu’elle a perdu d’avance. Pourtant, les quelques nantis qui déboursent l’équivalent de 35 baguettes de pain par mois peuvent chausser leurs souliers de velours, s’installer sur leur confortable fauteuil en cuir véritable et déguster un brandy en regardant la série qui fait frétiller le petit monde des gens avisés. Car oui, Engrenages est à la mode, est in, est dans le vent, est bath.

Rendons à la police judiciaire ce qui lui appartient, c’est en raison d’une qualité de production au dessus du lot que ce feuilleton à droit à tous ces honneurs. Il n’est certes pas difficile de se hisser hors de la mêlée de la médiocre production cathodique française, en dépoussiérant le genre policier, archi-vu mais toujours efficace. Ne cherchant pas à singer bêtement les états-uniens avec des brigades scientifiques omniscientes ou des sections de recherche qui ne trouvent que le profond ennui du spectateur, la série s’attache à faire découvrir le quotidien d’une brigade de la DPJ et de leurs correspondants au sein du palais de justice. On est à ce titre plus proche de feu PJ, première série à peu près potable du PAF, avec ses flics fatigués en voiture pourries, que des commissaires ayant dépassé l’âge de la retraite de 25 ans.

Le plus d’Engrenages, c’est d’avoir réussi la fusion de la fiction camembert à la sauce barbecue. En clair c’est le meilleur des deux mondes : une intrigue nerveuse et bien ficelée sur une saison entière et cohérente comme chez les américains, un cadre très documenté sur les spécificités de la justice française, et surtout une cohorte d’acteurs de grande qualité. En cette quatrième saison le scénario, qui force parfois dans la sur-imbrication des intrigues et n’évite pas une certaine redondance des situations, aurait pu mieux faire mais reste efficace. Les acteurs, et leur interprétation sont par contre toujours aussi impeccable, et captent notre attention de bout en bout : de la chef d’équipe blasée à son équipier flirtant avec les limites, du commissaire accro à la politique du chiffre à l’avocat roi du verbe, ces figures, certes imposées au genre, nous deviennent rapidement familières. Mention spéciale à Audrey Fleurot, royale en brillante avocate froide comme un iceberg, et surtout à Philippe Duclos, magistral magistrat, dont le personnage de François Roban, juge patient, droit et déterminé comme la justice qu’il incarne, arrive à nous passionner pour une profession pas réputée faire rêver les foules. Un peu comme les agriculteurs.

Couchés dans le foin, avec le soleil pour témoin

De l’autre côté du ring, on a le grand favori. Diffusée depuis 2006, L’Amour est dans le pré permet à M6 de truster les premières places chez Médiamétrie (et à ses dirigeants de s’acheter des abonnements à Canal+ pour regarder Engrenages, la boucle est bouclée), créant un phénomène sans précédent. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’y a pas que les pauvres quidams ne pouvant regarder la chaîne cryptée qui se délectent de ce programme, mais un vaste éventail de tout ce que la France compte de téléspectateurs. Même ceux qui ont été les premiers à cracher sur la télé-réalité, mais qui regardent le programme d’M6 parce que « c’est plus intelligent que les autres émissions du même genre ».

Pour ceux qui n’auraient jamais regardé ce petit moment de mièvrerie, voici en gros comment ça se passe. En début d’année, M6 diffuse le portrait d’agriculteurs et d’agricultrices qui cherchent l’âme sœur. Les personnes qui sont intéressés envoient des petites lettres toutes mignonnes pour essayer d’attirer le futur élu de leur cœur. Chaque agriculteur choisit deux prétendant(e)s et ils passent une semaine à la ferme. C’est là où le drame se joue : qui sera l’heureux(se) élu(e)? Y aura-t-il batifolage dans les foins ? La version française est adaptée d’un concept britannique nommé Farmer wants a wife qui s’est exporté dans pas mal de pays.

Maintenant, vous vous demandez comment un homme (ou une femme) normalement constitué(e) peut regarder un tel programme ? Parce qu’on passe un bon moment. Il ne faut pas croire que L’Amour est dans le pré colle à la vraie vie des agriculteurs de France. Mais on prend plaisir à suivre les couples qui se forment et à franchement se moquer de certains participants (Notamment pour cette saison les deux filles qui arrivent à la ferme la bouche en cœur et avec seulement comme chaussures des escarpins…) Et on regarde aussi pour Karine Le Marchand. D’une part, parce qu’elle est jolie. D’autre part, parce qu’elle ne jette pas d’huile sur le feu, comme certains autres animateurs. Et ça, c’est plutôt agréable. Certes, L’Amour est dans le pré se regarde avec son cerveau éteint à côté de soi. Mais il remplit efficacement son rôle de divertissement pas prise de tête.

Sincèrement, je me demande si l’émission serait un si gros carton si elle n’était pas présentatrice…

D8 et des pas mûres

Résultats du match : inégal. Du fait qu’Engrenages soit diffusé sur une chaîne de bourgeois trendy, vous ne pourrez que pleurer sur l’état de vos finances en temps de crise et zapper sur l’émission des agriculteurs touchants (ou gênants selon le point de vue) lorsqu’ils tentent leur chance avec leur princesse du purin aussi maladroitement qu’un ado de 4e. Mais votre cher Mandorine vous aura donné les clés pour pourvoir briller et avec Jean Cri du service compta, et avec Agathe de la com’. Ne nous remerciez pas. D’autant que patience, cette saison,la série sera rediffusée en clair sur la remplaçante de Direct 8, D8. Face à elle peut-être alors M6 aura dégainé Cyril Lignac, Stéphane Plazza ou Valérie Damidot. Mais rassurez vous, si nouvelle saison d’Engrenages il y a, elle sera évidemment diffusée sur Canal+ le lundi. Nous ne sommes pas prêts de ranger les armes.

 

Engrenages saison 4 et L’amour et dans le pré, saison 7, tous les lundis soir à partir de 20h50 sur Canal+ et M6

 


Canal + et M6 4 et 7

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