A pas feutrés en territoire illustré


Une année de plus, la petite cité charentaise devenait le centre du monde pour célébrer l’illustré mondial, et une année de plus, une équipe de Mandorine, bravant le fait que l’on cherche à nous faire taire en ne nous cédant pas d’accréditation, a sorti ses dollars et est allé voir là bas si les phylactères étaient bons.

On coince la bulle

ANGOULEME matouAngoulême c’est donc cela, un grand évènement bédéistique, le Cannes du neuvième art, avec tout ce que peut charrier comme éléments positifs mais aussi moins reluisants. Si l’on passe sur le fait que chaque année il devient plus cher d’aller dépenser ses sous avec l’augmentation d’un euro de plus pour rentrer dans les bouti… heu les pavillons, le festival cet année fut assez riche et a présenté assez de diversité pour contenter tout le monde, sauf les agoraphobes.

Angougou (c’est le petit nom qu’on lui donne dans l’intimité feutrée de notre rédaction) c’est donc ce mélange d’expos sur les différents espaces de la ville mis à contribution et de gigantesques pavillons commerciaux où il devient difficile de circuler après 14h mais dans lesquels, rassurons nous, il est toujours possible de croiser des poussettes. Que ce soit dans la tente des éditeurs indés ou les mastodontes du secteur le constat est donc le même : vendre, acheter et rencontrer.

Crise de choix

En cette année difficile de contraction légère du marché de la BD qui ne pouvait s’étendre indéfiniment, on voit que ce n’est plus le faste d’il y a trois ou quatre ans, entre prix en hausse pour l’acheteur (qui se retrouve ainsi allégé de quelques volumes qu’il n’aura pu acquérir, qui lui éviteront un redressement lombaire par un ostéopathe, ce qui creusera un peu moins le trou de la sécu, CQFD) et baisse des ventes/fusions chez les éditeurs (comme cet étrange stand hybride Delcourt/Soleil à la sobriété bienvenue, loin de la folie tuning d’antan du second).

Braver la foule de cet événement c’est aussi voir de plus près ses auteurs de BD favoris, et obtenir un crobar autographié sur un bel album, le plus souvent acheté au stand, sauf si on est un enfant au regard de bébé phoque, auquel cas les artistes, qui sont aussi de tendres êtres humains, daignent souvent nous honorer sur de simple carnets de croquis.

Angoulême c’est aussi des choix cornéliens. D’abord dans la pléthore de sorties qui vous tombent dessus à tous les coins de stands. En effet le FIBD c’est avant tout une superbe occasion de feuilleter des illustrés dans ce qui est la plus grande boutique éphémère annuelle au choix plus qu’exhaustif, du tirage millionnaire à l’auto-édition. Ensuite dans ses choix tactiques : un ou deux jours ? Expos ou achats ? Train ou voiture ? Pavillon des indés ou grands éditeurs ?

Brouhaha n’est pas une onomatopée.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que ces deux derniers sont mis en valeurs dans deux « mondes » séparés. Malgré leur complémentarité, où, tel un jeune footballeur analphabète, un auteur peut passer au gré du succès du petit éditeur de province à la grosse écurie européenne, les deux espaces se ressentent de manière radicalement différente. Si chez les indépendants on apprécie la quiétude (toute relative passé 13h) des ses allées étroites, leur atout est surtout la qualité éditoriale, la prise de risque et la proximité avec les auteurs. On peut prendre le temps de discuter un peu, avec l’artiste ou son voisin, et découvrir des coups de cœur qui orneront nos étagères avec un petit plus en page de garde. Cette proximité est aussi à double tranchant, lorsqu’on feuillette un ouvrage dont l’auteur nous regarde, avec ses yeux implorants, et qu’il nous faut le reposer, faute d’envie ou de moyens, le regard inondé de larmes et la gorge serrée (scène artificiellement dramatisée pour les besoins du reportage). C’est sous cette tente où l’on peut aussi assister à des conférences tout à fait intéressante, ou faire la connaissance des inévitables petits gars de la cité Basseau qui depuis 5 ans partent au ski en vous vendant dans les travées leur chronique dessinée de leurs aventures quotidiennes. Tout un monde donc.

 

 

De l’autre côté du miroir, chez les gros éditeurs, les allées sont aussi vastes qu’encombrées. C’est là qu’à la fois tout auteur rêve et cauchemarde de finir. Être là c’est l’assurance que l’on vend bien, que l’on est bankable, avec tout ses avantages mais aussi ses inconvénients. Se retrouver dans une salle bondée et sans issue qui sent le vieux pet et le dessous de bras avec des centaines de personnes face à soi ne doit pas être le moment le plus exaltant dans la vie d’un bédéiste, comme ont pu nous commenter certains qui passeront l’an prochain chez les « grands ». D’ailleurs certains auteurs font parfois le chemin inverse, à l’instar de Boulet parti signer quelques heures au calme chez les indépendants, avant d’affronter la grande foule l’après midi. Côté public, c’est là qu’on peut à la fois aussi bien s’amuser que s’exaspérer du grand cirque qu’est le festival : queues interminables, surtout quand le très solidaire compagnon d’infortune de devant sort 18 albums à dédicacer + un sketchbook, professionnels de la dédicace avec valise à roulette et chaise pliante prêts à revendre leur doublons signés sur ebay, éditeurs vous imposant la délicieuse inventions de la dédicace sur ticket ou via d’aléatoires loteries, quand il ne batifolent pas pendant plusieurs heures à faire les jolis cœurs avant de se muer en tortionnaires de Guantánamo en vous empêchant d’avoir votre crobar juste arrivé votre tour, c’est dans cet espace que le petit sociologue de terrain en herbe que vous êtes pourra le plus se régaler.

Les illustres et inconnus

A côté de ça, les espaces dédiés aux collectionneurs où à l’Asie (cette année le coup de projecteur était donné sur Taiwan, les mangas étant désormais tellement passé dans les mœurs qu’ils sont massivement présents chez les gros éditeurs, tout comme les comics), font l’impression de simples baraques à frites.

Il est amusant de constater que l’on connaît souvent mieux les auteurs par leur œuvre que par leur visage, et que sur les stands on scrute plus les petites affichettes de « machin en dédicace » pour savoir à qui on a à faire. Chose exacerbée lorsqu’on se dirige dans les tréfonds de l’antre des undergrounds, où on ne sait jamais si on s’adresse à l’auteur ou à la personne de la maison d’édition, ce qui déclenche de délicieux moments de gêne. Il serait d’ailleurs amusant que des historiettistes farceurs s’amusent un jour à intervertir leur dédicaces, voire, à l’instar de Banksy se mettent à le faire en pleine rue. Il est alors probable que les hordes de fans faisant des heures de queue sous les chapiteaux se trouvent à les toiser du regard comme le premier punk à chien venu sans le petit album suspendu au dessus de leur tête.

Expositions au froid

Lors du FIBD, toute la ville est mise à disposition comme lieu d’échange autour du neuvième art. Les classiques expositions côtoient des conférences ou des projections ainsi performances plus singulières comme les concerts dessinés ou les 24h de la BD. On se doute bien que cet amour de la ville pour les illustrés, de la mairie jusqu’aux boutiques de mamies en passant par les brasseries écoulant les demis comme les flots de la Garonne ou les témoins de Jéhovah se mettant à la BD, tout respire le festival et la ville fourmille littéralement. Espagnols en nombre, passionnés et touristes, tous scrutant le moindre badge autour du cou au cas où l’on croiserait un créateur de phylactères connu.

ANGOULEME mafaldaMandorine ne nous permettant pas de dégager un budget assez conséquent pour à la fois entretenir le yatch que nous possédons au Ferret et passer deux jours à Angoulême, il a fallu faire un choix sur notre unique journée et nous visitâmes seulement trois expositions, en sus des pavillons ci-dessus décrits, en ayant du faire une croix sur celle de Tardi dans l’excentrée cité de la BD pour cause de temps. Résultat des courses : une surprise assez poignante au théâtre avec Fleurs qui ne se fanent pas, retour par divers auteurs coréens sur l’exploitation sexuelle des jeunes filles, devenues « de confort », par l’armée impériale japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale, une sympathique et graphique balade dans les dessous de Transperceneige, et une plongée en pattes d’eph’ dans le Buenos Aires exquise, mais un peu courte, en hommage aux 50 ans de Mafalda, grande philosophe en culotte courtes.

Eye of the tiger

ANGOULEME calvin&hobbesLes strips ont d’ailleurs été à l’honneur cette année, puisqu’en plus de la création du génial Quino, qui en 4 images lourdes de sous-entendus réussissait à en dire plus sur le monde que tous les éditorialistes du PAF réunis, le tout aussi génial Bill Watterson a été élu grand prix de la ville d’Angoulême, près de 20 ans après sa retraite. Le papa de Calvin & Hobbes daignera-t-il se replonger dans la folie un peu vaine de ce genre d’évènements ou restera-t-il à vivre en ermite dans son Cleveland ? Ah qu’il serait chic qu’il injecte sa douce poésie de l’enfance et que l’année prochaine, au lieu des vendeurs à la sauvette du « Spécial BD » de la Charente Libre on croise dans la rue des bonshommes de neige zombie ou des tigres en peluches vivants.