Fisty shades of Grey


Épisode no13 de la série Littérature US

Cet article a été publié pour la première fois le 24 octobre 2012.

Lors de la dernière réunion de rédaction de Mandorine, nous avions évoqué la sortie en France du best-seller du moment outre-Atlantique : Fifty shades of Grey. On se disait qu’on devrait le chroniquer, mais personne n’avait envie de lire ce qui nous apparaissait comme une perte de temps. J’ai fini par me sacrifier – ce que je ne ferais pas pour Mandorine… – et lire le roman estampillé mommy-porn, en me disant que peut-être, Ô grand peut-être, j’aurai une agréable surprise.

I read Fifty shades of grey and all I got was a lousy weekend

Fifty shades of Grey, c’est l’histoire d’Anastasia, jeune diplômée de 21 ans qui rencontre un beau et mystérieux millionnaire, nommé Christian Grey. Forcément, elle en tombe amoureuse. C’est là que le bât blesse. Cette jeune vierge effarouchée, qui n’a même jamais tenu la main d’un homme auparavant, découvre que les goûts de ce M. Grey sont quelque peu déviants, trop pour elle. Mais puisqu’elle est grave love de lui, elle accepte de signer un contrat la liant à cet homme qu’elle ne connait que depuis trois semaines, pour une relation BDSM. Anastasia jouant le rôle de la soumise, bien évidemment. On peut reprocher son inconscience à cette demoiselle qui, lorsqu’un type la prend par la main et l’emmène vers sa chambre en lui disant « Viens, on va jouer », répond « Quoi, tu veux jouer à la X-Box, ou un truc du genre ? ».

Fifty shades of Grey

Voilà donc le pitch de ce premier tome – puisqu’il y en aura plusieurs -. Tome qui semble avoir pour but de planter les personnages et la teneur de leur relation naissante. Ce qui, soyons optimistes, pourrait être intéressant, s’avère rapidement aussi ennuyeux qu’un weekend pluvieux en Corrèze. La description des protagonistes se limite en effet à répéter encore et encore que Christian est beau, en particulier dans sa chemise blanche et son pantalon en flanelle, qu’Anastasia se trouve quelconque, qu’elle semble incapable de dompter sa chevelure – doit-on y voir un signe ? -, qu’elle passe son temps à mordiller pensivement sa lèvre inférieure, que ça rend Christian fou de désir, mais qu’elle ne se rend toujours pas compte de son effet sur lui. Ajoutons à cela que M. Grey est un indécrottable control freak – allant jusqu’à rédiger des règles de conduite (sommeil, nourriture, sport, vêtements,…) que mademoiselle la soumise devra suivre sous peine de punition immédiate -, et vous aurez une idée du tableau.

Earl Grey & Camomille

Rapidement, donc, Anastasia entame une relation avec le bel homme d’affaires, et apprend dans ses bras les joies du sexe. Et – magie des fantasmes de E.L. James, l’auteur de Fifty shades of Grey – elle semble d’emblée très douée pour satisfaire son amant expérimenté. Dans ce monde parfaitement parfait et parfaitement irréel, tout n’est que joie et orgasmes immédiats, pour l’un comme pour l’autre. Rapidement également, notre petite Anastasia découvre le BDSM. Mais elle est plutôt effrayée par le concept. On le serait à moins, n’oublions pas qu’il s’agit de sa première « histoire d’amour ». L’aspect dominant/dominé la rebute complètement, soit-disant. Elle aura pourtant cette phrase truculente :

« No one is going to dictate to me what I eat. How I fuck, yes, but eat… no, no way. »

(« Personne ne me dictera ce que je mange. La manière dont je baise, oui, mais ce que je mange… non, pas question. » sic.(1))

Vous avez bien lu. Plutôt que de se rebiffer contre les fessées – parfois très violentes – et l’attirail digne d’un donjon SM que lui administre son cher et tendre et qui ne la font pas particulièrement fantasmer, elle préfère râler sur le fait qu’il l’oblige par contrat à prendre trois repas par jour. Vous l’aurez compris, cette Anastasia est une véritable tête-à-claque, se laissant littéralement mener par le bout du nez par son « petit-ami », qui la traite plus comme une poupée gonflable qu’autre chose. Et quand, enfin, elle le repousse après qu’il l’a violemment frappée à coups de ceinture en cuir, elle finit par s’excuser auprès de lui de ce soudain coup de sang. Ubuesque.

Grey’s anatomy

Évidemment, l’auteur se défend d’avoir écrit un livre pornographique et sexiste. Pour E.L. James, il s’agit d’une histoire d’amour, ce qui justifie l’étalage de sexe pauvrement décrit(2), et cette relation bizarre, ou, clairement, les deux parties ne sont pas d’accord sur ce qu’elle implique. Christian cherche à dominer la jeune fille, privilégie son propre plaisir dans des relations sexuelles dont il prend toujours l’initiative et les scènes qu’il lui fait jouer dans sa chambre BDSM(3) ; Anastasia endure quant à elle ses « assauts (4)», essaie de se conformer à ce qu’il attend d’elle, même si elle n’a aucune envie d’être soumise, avec pour but secret d’ouvrir le cœur de son boyfriend et de le changer.

Et pour rendre Christian plus humain – probablement aussi pour justifier la prolongation de l’histoire en plusieurs tomes – , l’auteur le rend plus doux et attentionné de temps à autres, subitement, petits signes qu’il est aussi proche qu’il lui est humainement possible d’aimer sa soumise. Mais ces attentions ne durent pas et il redevient tout aussi rapidement l’être odieux et froid qui fait se pâmer Anastasia. Pour les personnages intéressants et anti-clichés, on repassera.

Fifty shades of GreyMais, au delà de ce couple risible, là où E.L. James pêche le plus, c’est dans le style d’écriture. Même sans savoir au départ que Fifty shades of Grey est un roman issu d’une fanfiction que l’auteur avait publiée sur Internet – en partant des personnages de Twilight soit dit en passant -, le lecteur le devine rapidement. La pauvreté du style est flagrante : phrases plates et sans invention, chapitres découpés arbitrairement, onomatopées omniprésentes – avec quelques grossièretés pour ajouter un cachet irrévérencieux -… Si vous souhaitez le lire en anglais et n’êtes pas certain de tout comprendre, n’ayez crainte. Le style est tellement pauvre que les seuls moments où vous aurez besoin de sortir le dico seront lors des quelques scènes BDSM (je ne connais pas les subtilités anglophones des accessoires BDSM, peut-être que vous si). On aurait attendu un style plus travaillé d’un livre destiné à un lectorat adulte. Comparées à E.L. James, Barbara Cartland et Danielle Steel sont des Pulitzer.

Ai-je besoin de vous préciser que je ne recommande pas ce livre ? Ce serait gaspiller votre temps, ainsi que votre argent si durement gagné. Si vous souhaitez réellement connaître l’histoire, attendez l’adaptation cinématographique. On s’en réjouit d’avance.


Edité le 11 février 2015

La fameuse adaptation ciné sort donc aujourd’hui, à quelques jours de la Saint Valentin, hasard du calendrier originalité marketing oblige. Je vais être honnête, je n’irai pas, j’ai déjà perdu une journée en lisant le livre, je ne vais pas ajouter deux heures à la liste. La vie est trop courte pour regarder de mauvais films. Mais si vous voulez vraiment des images sexy tirées du film, bande de petit coquins, en voici.

 
 


(1) J’ai lu la version anglaise du livre, la version française n’étant pas sortie au moment où j’ai entamé Fifty shades of Grey. Donc mes traductions ne sont pas celles de la version française officielle.
(2) On est loin de la prose d’auteurs comme Sade, La Fontaine ou Pauline Réage. Du sexe cheap et mal décrit.
(3) Il faudrait demander aux initiés, mais de ce que j’ai pu lire sur la blogosphère & alt., ces scènes ne sont pas particulièrement réussies.
(4) C’est le terme utilisé par l’auteur dans le livre, et donc par Anastasia elle-même.


50 shades of Grey de E.L. James