Florent Gorges, un auteur au cœur de la Playhistoire


Épisode no de la série Petite histoire du jeu vidéo

Il y a quelques temps, Mandorine avait chroniqué le livre Nolife Story de Florent Gorges, qui racontait l’histoire de la chaîne de télévision Nolife. On a eu envie d’en savoir plus sur cet auteur et nous lui avons envoyé quelques questions auxquelles il a très aimablement accepté de répondre. Les voici !

Bonjour Florent. Tout d’abord, peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

Florent : Bonjour Mandorine ! Je suis Florent Gorges, né en 1979 à Dijon. J’exerce le métier d’auteur, traducteur/interprète et historien du jeu vidéo. J’ai traduit plus de 160 mangas pour Soleil (Zelda, Suikoden III) ou les éditions Ki-oon (Wolfsmund) et je suis l’auteur de livres sur l’histoire de jeux vidéo comme L’Histoire de Nintendo ou de biographies sur les grands noms du jeu vidéo.

Florent Gorges devant le siège social de Nintendo (publié sur le site d’Omaké Books)

Tu as plusieurs casquettes : cofondateur et gérant de maison d’édition, auteur, présentateur de documentaire (Sur les traces de Nintendo, diffusé sur Nolife)… Une activité te plaît-elle plus qu’une autre ou tu prends autant de plaisir avec toutes ?

En fait, j’ai la chance de pouvoir vivre uniquement de choses qui me plaisent. C’est l’avantage de bosser à son propre compte. Donc j’aime tout ce que je fais, même si en ce moment, j’avoue prendre beaucoup de plaisir à travailler sur mon émission TV Les Oubliés de la Playhistoire, qui passe tous les vendredis à partir de 19h sur Nolife. J’écris et j’anime une émission assez rigolote sur l’histoire du jeu vidéo et qui dure environ 5 minutes.

L’un de tes titres les plus connus est L’Histoire de Nintendo (chez Pix n’ Love et Omaké Books). Comment t’es venue l’idée d’écrire cette histoire ? Est-ce que tu as eu des retours de la part de Nintendo ?

Je joue avec les produits Nintendo depuis les Game & Watch, c’est-à-dire depuis plus de 25 ans maintenant. Mais c’est au cours de mon premier long séjour au Japon en 1997 que j’ai découvert qu’en réalité, Nintendo existait depuis l’ère Meiji, donc plus de 120 ans ! Or, chez nous, quand on regarde un historique sur Nintendo, le premier siècle est résumé en deux ou trois lignes. Genre : « Fondé en 1889, Nintendo fabrique des cartes à jouer. Puis, en 1980, ils inventent les Game & Watch». Je trouvais étonnant que personne n’ait cherché à en savoir davantage sur ce siècle « de vide »… J’ai donc commencé mes recherches pendant mon temps libre au cours de mes années passées au Japon. Quant aux retours de Nintendo, oui, bien sûr, j’en ai eu, mais je ne peux pas en parler car ça n’a rien d’officiel.

Tu es le fondateur, en 2010, de la maison d’édition Omaké Books. Peux-tu nous en parler un petit peu ?

Omaké Books est une petite maison d’édition qui publie des bouquins qui me font marrer ou qui me tiennent à cœur, en auto-édition. La ligne éditoriale est tournée autour de la culture geek et du Japon. Comme par exemple Nolife Story, L’Anthologie du franponais ou Les Cent Sushis. Ce dernier, je l’ai réalisé avec mon épouse, qui dessine drôlement bien.

Petite question personnelle : j’ai reçu avec mon exemplaire des trading cards représentant des livres de chez Omaké. C’est un petit clin d’oeil pour les acheteurs ou est-ce que ça a une autre fonction cachée ? ;-)

Non non, pas de fonction cachée.  ^^ C’est juste mon côté collectionneur qui a pris le dessus sur ma raison. A chaque fois que je lance un nouveau livre ou bien un gros projet éditorial, je réalise une trading card. Ca sert à la fois de petit cadeau aux gens qui passent commande sur mon site, mais aussi de carte de visite pour travailler avec les librairies. Ils peuvent toujours s’en servir comme marque page, en plus. Elles sont numérotées, là aussi pour répondre à mes pulsions de collectionneur fou. ^^ Ca me fait marrer de faire ça, ça coûte pratiquement rien à faire et si ça peut faire plaisir aux lecteurs. Donc voilà.

La Trading Card L’histoire de Nintendo volume 3 (publié sur le site d’Omaké Books)

Parlons un peu de Nolife Story. Comment t’es venue l’idée d’écrire l’histoire de Nolife ? Quel était ton but en rédigeant ce livre ?

J’ai cofondé les Editions Pix’n Love en 2007, la même année que Nolife. Et je connaissais un peu certaines personnes qui bossaient là-bas. Pendant que nous on galérait avec Pix’n Love, je les voyais galérer eux aussi de leur côté. Et comme je suivais aussi avec attention leur histoire, que je trouvais incroyable, j’ai voulu en parler. La détermination, la motivation, l’abnégation des gens de Nolife est impressionnante. En cette période un peu morose, les regarder croire à fond en leur projet insensé, ça avait de quoi rebooster les plus démotivés. Et je souhaitais simplement leur rendre hommage et, pourquoi pas, redonner du courage aux gens par le biais d’un livre. Nolife prouve qu’on peut encore réaliser ses rêves les plus dingues aujourd’hui.

Lorsque tu as présenté le projet à Alex Pilot et Sébastien Ruchet, quelle a été leur réaction? Qu’en a pensé le reste de l’équipe de Nolife ?

J’avais de très bonnes relations avec l’équipe de Nolife et c’est à Alex Pilot que j’ai parlé la première fois de ce projet. Il savait comment je bossais et savait aussi que ce ne serait pas une idée de projet balancée en l’air et qui n’aboutirait pas, comme il a trop l’habitude d’en voir dans son métier. Bref, il était heureux que quelqu’un s’intéresse à leur travail et veuille en faire un documentaire. Il m’a dit « ça fait tout drôle parce que d’habitude, c’est nous qui faisons ce genre de demandes. C’est nous qui allons voir les gens pour qu’ils nous parlent de leur travail. Mais là, il va falloir inverser les rôles ! ». Pour Sébastien, je pense que c’était aussi un moyen de faire un gros « bilan » sur toutes les péripéties qu’il avait vécues depuis plus de 10 ans (France Five, Pocket Shami, Nolife, etc.). Parler de leur enfance était pour eux quelque chose de très nouveau et je crois qu’ils étaient particulièrement intimidés de lire le résumé de leur jeunes années sur papier. ^^ L’équipe a été très sympa et tout le monde s’est plié au jeu des questions/réponses sans jamais rechigner.

La première chose que je me suis dite quand tu as annoncé ton projet, c’est que la chaîne était trop jeune pour bénéficier dès maintenant d’un livre sur elle. Finalement, il y a beaucoup de choses à dire et l’on ne s’ennuie pas au fil des 300 pages. Mais n’y a-t-il pas eu un moment où tu t’es dit que tu n’aurais pas assez de matière pour faire un livre ?

Tu sais, c’est une réflexion qu’on m’a souvent faite mais elle est absurde. Tout simplement parce qu’une histoire, ce qui compte ce n’est pas sa durée mais sa densité. Il y a bien des romans de 600 pages qui se déroulent finalement sur un événement qui ne dure que 24h, non ? Donc il y avait forcément matière à parler de 5 ans. Surtout qu’au final, la chaîne existe depuis 5 ans mais elle n’est pas apparue par magie ! Il a donc évidemment fallu revenir sur toutes les étapes qui ont motivé la création de la chaîne. Bref, c’est peut-être plus une biographie sur deux destins (Alex Pilot et Sébastien Ruchet) qu’un simple historique sur Nolife. Donc tu vois, pas de souci de ce côté-là. D’ailleurs, la question que je me posais alors, c’était plutôt : « Whaou, l’histoire de Nolife est tellement dense ! Comment vais-je faire pour réussir à tout traiter en seulement 300 pages ? ». D’où l’absurdité des remarques…  ^^

En tout cas, c’est un très bel objet, avec une très jolie jaquette (qui t’a donné du fil à retordre !). As-tu déjà eu des retours sur Nolife Story ?

Merci ! L’idée de la jaquette avec une couverture plastique transparente et qui donne un effet de superposition est de Fabien Vautrin, un graphiste génial et qui sait à peu près tout faire. Mais effectivement, elle nous a causé pas mal de souci à la fin car quand l’imprimeur nous a livré les milliers de livres, il les avait emballé à chaud dans du film plastique. Ce qui fait que le film chaud avait fait fondre nos jaquettes. Elles étaient fondues et donc inutilisables. Il a fallu, en urgence, renvoyer les palettes et changer nous même une partie des jaquettes, à la main… Mais sinon, les retours des lecteurs sont visiblement tous positifs. Je n’ai pas encore lu de critique négative. Tant mieux !

Quittons l’histoire de Nolife. On assiste en ce moment à une vraie volonté de diffuser et de parler de l’histoire du jeu vidéo. On le voit avec Pix n’ Love, IG Magazine, l’exposition Game Story et le très beau catalogue de l’exposition, tes propres travaux sur l’histoire de Nintendo… Penses-tu, toi aussi qu’il y a une vraie envie de parler du passé des jeux vidéo ?

Oui ! Il y a une prise de conscience manifeste de la part des gens de notre génération. Le patrimoine culturel du jeu vidéo doit être préservé et entretenu, comme le cinéma ou la musique le sont aujourd’hui. Nous avons grandi avec les jeux vidéo et nous continuons d’y jouer, parce qu’ils évoluent. Mais nous faisons aussi partie d’une génération qui revendique et qui est fière de la culture de sa jeunesse. Regardez Nolife et ce qui découle de « la génération Dorothée »! C’est la même chose.

Si je te pose cette question, c’est que j’ai une formation en histoire et que pour l’instant, il y a pas (ou peu) de cours sur l’histoire du jeu vidéo. Tous ces ouvrages sur le jeu vidéo, est-ce que tu crois que c’est une manière de légitimer le jeu vidéo et de montrer que c’est plus qu’un passe temps ? Cela te plairait de voir l’histoire du jeu vidéo enseigné dans un cursus universitaire ?

Les gens ont attendu plus d’un demi-siècle avant de s’intéresser massivement au patrimoine et à l’histoire du cinéma. Or, quand ils se sont dit « oh, faudrait le conserver! Ça fait partie de notre culture! », c’était déjà en partie trop tard. Car tous les pionniers étaient déjà morts et ne pouvaient plus témoigner. Mais aussi parce que la plupart des documents n’avaient pas été conservés et pareil pour les bobines, souvent devenues inexploitables. Bref, je suis de ceux qui pensent que les 40 ans du jeu vidéo méritent déjà d’être analysés, préservés. Le jeu vidéo fait indéniablement partie de la culture populaire et on a besoin de gens pour opérer un travail de fond pour une meilleure reconnaissance culturelle. Le jeu vidéo n’est pas qu’un passe-temps, il véhicule des histoires et donc des messages. Ce sont ces messages, qu’ils soient narratifs, sonores ou graphiques, qui font que les jeux vidéo est un art. Sinon, l’histoire du jeu vidéo est déjà enseignée dans les écoles spécialisées mais je pense qu’il est trop tôt pour qu’on l’enseigne dans un cursus universitaire. L’Etat ne dispose d’aucun fonds pour la recherche sur l’histoire du jeu vidéo et les profs se contenteraient finalement de ressasser les âneries que l’on trouve depuis la naissance d’Internet et que personne ne remet en cause. C’est ce que nous essayons de faire. Mais cela prend du temps.

Les Oubliés de la Playhistoire (© Nolife)

La dernière question de cet entretien : quels sont tes futurs projets ? Vas-tu continuer à faire des documentaires et vas tu continuer L’Histoire de Nintendo ?

Déjà, je vais continuer d’écrire et d’animer l’émission Les Oubliés de la Playhistoire sur Nolife, puis poursuivre mon travail de recherche sur l’Histoire de Nintendo et mes traductions de manga! Ça fait déjà pas mal de boulot!


Et voilà ! On espère que vous avez apprécié cet entretien ! Merci en tout cas à Florent d’avoir pris un peu de temps pour nous !  Vous pouvez le suivre sur son compte Twitter ou sur le site des éditions Omaké Books et le retrouver dans Les Oubliés de la Playhistoire tous les vendredis sur Nolife lors de 101% !

Précédemment, dans la série Petite histoire du jeu vidéo