Fukushima, un an après…


Parmi les dates d’anniversaire les plus moisies, j’ajouterais le 11 mars et la commémoration de l’accident nucléaire de Fukushima ! Pourquoi en parle–t–on encore ? C’est peut–être parce que contrairement aux prévisions de nos amis les Japonais, tout n’a pas pu être réglé en une semaine… En même temps, quelle idée de mettre un bon paquet de centrales nucléaires sur une île qui a connu deux séismes dévastateurs en moins de 20 ans, et qui va encore trembler pendant longtemps ?

Les médias japonais ont tout fait pour minimiser l’incident nucléaire et ont mis l’accent sur le séisme et le tsunami. Le problème, c’est que les Japonais sont habitués aux séismes, à la limite peut–être un peu moins aux tsunamis. En gros, ils sont préparés à ce genre de catastrophes naturelles. Donc évidemment, même si les dégâts du séisme et du tsunami sont certes importants, il est évident que le Japon se relèvera. On ne pourrait pas en dire autant pour la France qui serait déjà rayée de la carte s’il y avait le moindre séisme d’une amplitude un tant soit peu importante.

Maintenant, si on parle du nucléaire, c’est une autre histoire. On assiste à une vraie désinformation, et il y a de quoi s’arracher les cheveux quand on entend un son de cloche différent chaque jour venant de la part du gouvernement. Les Japonais ont certes pris leur temps pour comprendre, mais encore maintenant, ils sont capables de manifester contre le nucléaire, en témoigne cette marche très colorée à Kyôto le 10 mars, mais surtout sollicitée par 6000 personnes, un an après l’accident nucléaire. Du coup, dans le reste du monde, on manifeste aussi, et bon nombre de personnes étaient dehors en ce 11 mars pour exprimer son mécontentement vis–à–vis du nucléaire, car est–ce que la situation française est meilleure ? Toujours est–il qu’en France aussi, ça a suscité un soulèvement antinucléaire, comme le témoigne l’image ci–dessous, qui montre, à côté d’un recueil de haïku concernant l’après–Fukushima ainsi que d’un foulard, une pancarte aux mots très forts s’opposant à l’utilisation de l’énergie nucléaire.

No nukes

Mais pire encore, aux étrangers en mobilité étudiante au Japon, on leur dit de ne pas croire les informations venant de leur pays d’origine, et de croire la désinformation des médias japonais. Comme si on pouvait demander aux étrangers d’arrêter de s’informer dans leur langue maternelle… Si c’est pas prendre les étrangers pour des ignares, je ne m’y connais pas ! Une récente étude a d’ailleurs montré que le Japon est quand même extrêmement sujet au racisme : plus de 85% des Japonais sont opposés à l’immigration !

Ce qu’on peut remarquer dans les médias, c’est que depuis quelques temps, les langues se délient vraiment. Les mots durs pleuvent, le gouvernement japonais, les médias japonais, ainsi que TEPCO (Tôkyô Electric Power Company) en prennent pour leur grade.

Le nucléaire et les médias : je t’aime, moi non plus

Les critiques sur les médias japonais pleuvent, c’est un fait. Mais généralement, on entend la même chose, comme quoi les médias minimiseraient l’accident, que l’information circule mal, ainsi que d’autres banalités. Sortons ces critiques traditionnelles, lisons d’autres critiques un peu plus originales, mais qui dépeignent parfaitement la tristesse et le ressentiment des Japonais par rapport à l’accident.

Une critique forte au sujet des médias japonais a été publiée en supplément du magazine Zoom Japon de ce mois de mars. Selon KAMATA Satoshi, journaliste engagé, « les déclarations du gouvernement ont rappelé celles mensongères du Conseil supérieur de la guerre ». Petit topo rapide sur ce qu’est le Conseil supérieur de la guerre, pour ceux qui se poseraient la question : ce fameux conseil, sous le contrôle direct de l’empereur, dictait littéralement la pluie et le beau temps pendant la Seconde guerre mondiale, continuant à proclamer des victoires quand la flotte japonaise subissait ses défaites les plus cuisantes dans le Pacifique, ou minimisant les dégâts subis par les troupes japonaises. Finalement, ne peut–on pas parler de ça pour le nucléaire ? A force d’être abreuvés de phrases comme « il n’y a aucun risque pour la santé », ou « la sécurité a été assurée dans la centrale », la méfiance du peuple a été endormie… jusqu’au moment où ça ne tenait plus debout ! C’est sûr, quand on doit annoncer au monde, le 12 avril 2011, que l’agence japonaise de sûreté nucléaire a placé l’accident de Fukushima au niveau maximal de l’échelle des événements nucléaires et radiologiques (INFS), c’est–à–dire au même niveau que Tchernobyl

Ce n’est pas encore le plus affligeant, cela dit. En effet, en tant qu’Occidentaux, on n’apprécie pas de lire des choses évidentes dans les articles de journaux. Alors quand le journal Asahi Shimbun interroge d’éminents spécialistes, et retient de leurs paroles des citations comme celles qui vont suivre, il y a vraiment de quoi se poser des questions.

« On a du mal à savoir quoi faire des déchets radioactifs, que l’on stocke à ne plus savoir quoi en faire. Alors on s’est servi de matières premières radioactives pour faire des matériaux pour le secteur du BTP. Mais évidemment les ouvriers du BTP ne veulent pas s’en servir, donc ces matériaux sont à nouveau stockés avec les déchets. »

Osenhai ni umatte shimau (en français : Ensevelis par les cendres polluées), Asahi Shimbun Weekly AERA 2011.10.24

Retour à la case départ, comme on dit. C’est malheureux tout de même, empêcher ces déchets radioactifs de pourrir à l’air libre en contaminant toute la zone aux alentours… Mais on a l’impression que certains n’ont pas peur d’apeurer les habitants au sujet du traitement des déchets.

« Si l’on abaisse la norme de 5 mSv à 1mSv, le nombre d’éléments considérés comme radioactifs augmentera significativement. »

Bunsan shori ka shuuchuu kanri ka (en français : Diviser ou bien regrouper ?), Asahi Shimbun Weekly AERA 2011.10.24

Alors je suis d’accord que le Japonais moyen ne s’y connaît pas en nucléaire, mais là, il y a des limites. C’est bêtifiant, on dirait que personne ne pouvait le deviner… Si c’est comme ça, on n’avait vraiment pas besoin des scientifiques pour s’en rendre compte.

En conclusion de tout ça : prendre les gens pour des abrutis finis, moi je dis non.

Le gouvernement ? TEPCO ? C’est pas ma faute…

On ne peut pas vraiment dire que le gouvernement ait été encensé par la façon dont il a traité l’accident de Fukushima. TEPCO, le plus grand producteur d’électricité du Japon, n’est pas en reste non plus. Mais au fait, Fukushima, c’est la faute à qui ?

Ce que l’on retient généralement, c’est que le gouvernement japonais n’a pas brillé par son discernement. Que ce soit le gouvernement, ou les divers départements, et en particulier le département de Fukushima et les départements voisins, en ce qui concerne la gestion de l’incident, ce n’est pas vraiment brillant. Le 26 décembre dernier, un rapport a été publié par le Comité d’enquête sur l’accident de Fukushima et pointe du doigt le gouvernement d’un côté, et TEPCO de l’autre, en déplorant :

« un manque de mesures prises contre les accidents graves provoqués par un tsunami, une défaillance de jugement concernant une catastrophe complexe et une incapacité à évaluer l’accident dans son ensemble. »

Le gouvernement a voulu rassurer les gens, mais le seul résultat qui a été obtenu, c’est la discrétisation. La cote de popularité de l’ancien premier ministre KAN Naoto a atteint un seuil inférieur aux 20% durant l’été 2011, ce qui a conduit à sa démission le 10 août dernier. Et encore, cela aurait pu être pire, parce qu’il avait sérieusement envisagé de laisser la centrale à son sort, voire même d’évacuer Tôkyô. Comme quoi, ça aurait pu être encore pire !

Les départements, par le biais de nombreuses déclarations officielles, n’aspirent quant à eux qu’à une chose : faire en sorte de rendre leur territoire attractif, pour ne pas que leur économie ne dégringole encore plus. En essayant de diffuser des bonnes paroles, les départements espèrent récupérer des gens, qui ont déserté depuis bien longtemps et qui ne sont évidemment pas dupes.

TEPCO n’est pas en reste, loin de là. Les réacteurs de la centrale n°1 de Fukushima avaient été construits en prenant pour base des plans totalement bancals. Autrement dit, ces réacteurs n’auraient jamais dû être construits. En plus, TEPCO admet certes la falsification de pas moins de 29 rapports relatifs à l’état de ses centrales depuis la fin des années 80, mais aussi qu’aucune des inspections obligatoires n’a été menée depuis l’année 2001. Résultat, les infrastructures de TEPCO ont été surexploitées, et on comprend mieux l’accident nucléaire. Balle au centre ?

En conclusion ?

Dans un article du Nouvel Observateur, il est clairement dit :

« On voit de plus en plus de jeunes, de 20 ou 30 ans, qui n’ont qu’une idée en tête : quitter le Japon, raconte Régis. Ils sont dégoûtés de la façon dont la catastrophe a été traitée, et quand ils pensent à toutes ces villes sur le littoral côtoyant toutes ces centrales nucléaires, et à tous ces séismes et ces tsunamis auxquels on ne coupera pas, ils se disent qu’ils seront mieux ailleurs. »

Mais finalement au Japon, le commun des mortels a appris à vivre en composant avec cet accident nucléaire, en faisant plus ou moins attention à où ils vont et à ce qu’ils mangent. Nombreux sont ceux qui s’en fichent littéralement, mais certains ont appris par exemple à vérifier le lieu de provenance des aliments (quand les étiquettes n’ont pas été truquées). La vie continue cependant, et il faut bien redresser l’économie du Japon qui en a pris un sacré coup, à cause de la coupure des réacteurs nucléaires (seuls 3 sur 54 fonctionnent). Il va falloir compenser l’effondrement de la production d’électricité de l’année passée, mais est–ce que réouvrir les réacteurs est une bonne idée ? Qu’est–ce qu’il est le plus important ? La productivité et la compétitivité, ou alors la sécurité des habitants et du pays ?

Centrale