Génération Chaos : punk, new wave 1975 – 1981


« On jurerait qu’un météore s’écrase sur la Terre. Le choc est si formidable qu’un gigantesque nuage de poussière obscurcit le ciel et s’étend sur la majeure partie du monde. »

Dans les années 70, les rebelles des sixties se sont embourgeoisés, et une partie de la jeunesse va à nouveau tout bousculer. C’est l’apparition du punk aux USA, puis en Grande-Bretagne : un séisme musical, culturel, économique.

2009. Que reste-il du punk ? Des t-shirts estampillés Ramones ou Johnny Rotten, quelques piercings ça et là, et… c’est à peu près tout. Contrairement à ce que proclament certains slogans, punk is dead. Et c’était l’essence même de ce mouvement : il ne faisait que passer. Le no future s’appliquait avant tout au punk en lui-même. Cette période est maintenant dévolue aux sociologues et spécialistes de tous bords. Quelques bouquins méritant qu’on s’y intéresse ont ainsi été publiés ces dernières années. On peut citer en premier lieu le très exhaustif Please Kill Me : L’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs de Legs McNeil, sorte d’encyclopédie d’interviews et d’anecdotes en tout genres. Mais je vais ici m’intéresser à Génération Chaos : punk – new wave de Christophe Bourseiller, sorte d’essai résumant l’histoire du punk dans son ensemble, de la musique à la mode en passant par le contexte de l’époque, le tout en 300 pages. Ambitieux.

The Ramones, groupe précurseur de la vague américaine du punk

The Ramones, groupe précurseur de la vague américaine du punk

Héritier de Dada[1], de Fluxus[2] et du situationnisme[3], le punk s’installe en tant que contre-culture. On l’inscrit aussi communément en filiation du pop art, du Velvet underground, groupe phare créé par Andy Warhol. Guitares lourdes et thèmes sordides – le Metal machine de Lou Reed s’inspire d’un livre décrivant les milieux sadomasochistes – : les bases du punk sont posées. Les Stooges, les MC5 puis Motorhead ou encore les Dictators seront les précurseurs du mouvement. Maitre mot : aller à contre courant. C’est à cette époque qu’émerge un des personnages clef du punk : Malcom McLaren. Il tient une boutique de mode branchée avec Vivienne Westwood, elle aussi future actrice du mouvement. Le punk va d’ailleurs s’inscrire dans un mouvement plus large : la new wave, qui englobe musique, cinéma, littérature, peinture, photographie…

Johnny Rotten, leader des Sex Pistols

Johnny Rotten, leader des Sex Pistols

Dans un New York abandonné aux clochards, aux junkies et aux prostituées, il existe un bar de nuit : le CBGB. C’est là que se produiront les New York Dolls, Television, les Ramones, Patti Smith, Blondie, Suicide… Le Londonien Malcom McLaren observe cette scène naissante. De retour à Londres, il transforme la boutique qu’il tient avec Vivienne Westwood : ils vendront désormais des vêtements fétichistes. Il exprime aussi l’idée d’un groupe dont le chanteur prendrait des poses hitlériennes et chanterait des paroles violentes et incestueuses. « Aucun espoir. Aucune conscience politique. Cet homme est en train d’inventer le punk. Mais il l’ignore lui-même.» Le look punk émerge : coiffures iroquoises, épingles à nourrices dans le nez, cheveux verts, t-shirts déchirés, à l’effigie de serial-killers ou frappés de scènes pornographiques… En 1974, McLaren rencontre un groupe, dont il deviendra le manager. Il les baptise les Sex Pistols. À la même époque, le fanzine Punk placarde des affiches dans les quartiers chauds de New York : « Watch out, punk is coming ! »

Christophe Bourseiller truffe son récit d’anecdotes parfois croustillantes sur les acteurs du punk, témoignant de la naissance du phénomène, du cynisme de ses acteurs, de leur autodestruction souvent. Il montre aussi comment McLaren a créé de toutes pièces les Sex Pistols et leur image. Se rendant compte que pour que ses poulains brillent, une réelle scène punk doit exister à Londres, il pousse les jeunes à créer des groupes. Deux groupes phares émergeront de ces motifs marketing : les Damned et les Clash. Les Sex Pistols verront quand à eux Sid Vicious les rejoindre : personnage violent, drogué et instable, McLaren l’instrumentalise pour affirmer encore plus l’image haineuse des Sex Pistols.

Joy Division, groupe phare de la new wave, emmené par Ian Curtis

Joy Division, groupe phare de la new wave, emmené par Ian Curtis

Le récit ne se limite pas aux groupes hurlants. L’auteur le poursuit en abordant la suite logique du punk : la new-wave. La forme est différente, beaucoup plus sophistiquée, mais le crédo est le même : cynisme, nihilisme, bouleversement de l’art, provocation. « Nouvelle vague » déprimante, qui compte dans ses rangs Killing Joke, Bauhaus, Joy Division, Cure… La grande différence avec les artistes punks d’alors se situe dans les textes, plus travaillés. Certains artistes ont d’ailleurs une revendication textuelle ou tout simplement des textes un peu sophistiqués et développés. Ils doivent souvent se justifier : The Cure, dans la chanson Killing an Arab, fait référence à L’étranger de Camus. Mais ce titre est pris dès sa sortie comme un aveu de racisme… L’auteur s’attarde aussi sur Ian Curtis, chanteur du groupe Joy Division, icône du mouvement new wave, suicidé à 23 ans. Joy Division poursuit la veine provocatrice de ces prédécesseurs : la pochette de leur premier disque est une évidente référence à l’imagerie nazie. L’auteur ne contourne pas ces questions délicates : l’attachement de certains punks aux clichés nazis et l’ambigüité politique du mouvement. Certains se réclament anarchistes, d’autres affirment que le punk est apolitique, pour finir par s’afficher sur scène lors de manifestations ancrées à gauche… Un vrai méli-mélo de pensées diverses. Les punks ont cherché à parodier tous les clichés, à brouiller les pistes, à repousser les limites de la provocation. Ne sont-ils pas héritiers de Fluxus ?

Le livre s’attarde pour finir sur la new wave dans son ensemble : littérature, cinéma, arts plastiques, stylisme… On peut notamment considérer Eraserhead comme le film punk ultime, même si le style de David Lynch restera par la suite profondément influencé par la new wave.

Je conseille chaudement ce livre aux amateurs de culture underground comme aux autres, ceux qui veulent en apprendre plus sans se perdre dans un pavé hermétique au lecteur lambda. Génération chaos se lit d’une traite, comme un bon roman. On sent l’auteur passionné par son sujet, il raconte cette époque comme il l’a vécue et nous embarque avec lui dans cette épopée, qui a influencé pléthore de musiciens depuis, de Sonic Youth à Hole en passant par les Kills.


[1] Mouvement intellectuel, littéraire et esthétique d’avant-garde qui, entre 1916 et 1925, se caractérise par une mise en cause de toutes les conventions et contraintes idéologiques, artistiques, cinématographiques, politiques.

[2] Mouvement de la fin des années 50 qui, par un minutieux travail de sape des catégories de l’art, prônait le un rejet systématique des institutions et de la notion d’œuvre d’art. Utopie de départ : par un humour dévastateur et provocant, faire littéralement exploser les limites de la pratique artistique, abolir les frontières entre les arts et construire un lien définitif entre l’art et la vie.

[3] Mouvement contestataire philosophique, esthétique et politique créé à la fin des années 50, cherchant à dépasser les mouvements artistiques révolutionnaires d’avant-garde du XXe siècle comme le dadaïsme et le surréalisme. Mais, héritier du marxisme et du surréalisme, il s’oriente rapidement vers une critique de la société du spectacle, qualifiée de « spectaculaire-marchande », associée à un désir de révolution sociale.


Génération chaos: Punk, new wave (1975-1981) de Christophe Bourseiller Éditions Denoël Prix éditeur : 23€ Collection X-trême Acheter le livre