Le jeu vidéo doit-il être non-violent ?


A moins que vous ne vous soyez coupé de tout moyen d’information ces derniers jours, vous n’êtes pas sans savoir que la nouvelle production de Rockstar Games, Grand Theft Auto V, vient de sortir sur Playstation 3 et Xbox 360. Et comme à chaque sortie d’un nouvel opus de cette série, voici que ressortent les sempiternels reportages sur la violence supposée du jeu, et par extension du média jeu vidéo. Si Le Monde et Libération ont publié des reportages intéressants sur GTA V, ce n’est pas le cas du Parisien/Aujourd’hui en France de mercredi dernier qui titre en une : « Violence, sexe, alcool : le jeu de tous les excès ». On se croirait presque dans un reportage de Bernard de la Villardière.

PEGI 18+

Le principal reproche associé à GTA V est celui de la violence, donc. Rappelons que le scénario se déroule dans le milieu du banditisme, il ne faut pas s’attendre à des concours de grimaces. Sa violence étant omniprésente, un grand nombre d’observateurs évoque la question des enfants. Imaginez donc, nous disent-ils en substance, si nos chères têtes blondes tombent sur ce jeu, ils se transformeront en démons du chaos. Affirmation totalement absurde, à mon sens.

Certes, le jeu est déconseillé aux moins de 18 ans, mais nous savons très bien que beaucoup de joueurs, moi y compris, ont essayé cette licence avant leur majorité. Il n’est pas particulièrement difficile de se procurer un titre auquel on n’a pas l’âge de jouer. Cependant, c’est en parlant avec leurs enfants que les parents peuvent juger si oui ou non leur progéniture est assez mature pour jouer à tel ou tel jeu. On le redira jamais assez, mais l’apposition d’un label « Déconseillé aux moins de 18 ans » sur un jeu ne dédouane pas l’autorité parentale. Une communication ouverte et compréhensive entre parents et enfants est indispensable pour pouvoir profiter du jeu vidéo dans les meilleures conditions. Je me permets également de rappeler aux parents ne souhaitant pas qu’un enfant joue à des titres qui ne sont pas pour eux qu’un dispositif de contrôle parental est disponible sur toutes les consoles du marché, permettant d’interdire le lancement d’un jeu déconseillé à un certain âge.

Ce qui me gène le plus, c’est le fait que l’on s’indigne dès qu’un jeu vidéo se montre violent, que certains titres sont réservés à une population mature. Cela présuppose que le jeu vidéo est réservé aux enfants et que ces derniers restent les seuls consommateurs de loisirs vidéoludiques. Apparemment, l’imaginaire collectif limite le jeu vidéo aux Super Mario, Pokémon et autres Sonic, le laissant aux plus jeunes et considérant ce loisir comme un passe-temps un peu idiot. Rien d’étonnant alors que, lorsqu’une production sortant de ce schéma est publiée, l’image d’Épinal du gentil jeu vole en éclat.

L'objet du débat

L’objet du débat

Produit culturel

Entre autres griefs, on reproche également à GTA son scénario qui se déroule dans le milieu de la pègre, ce qui assez paradoxal. D’un côté, on pointe du doigt ce titre pour son histoire mature, de l’autre on se gausse du scénario très (trop ?) simple ou cliché d’autres titres. Si on prend l’exemple de la licence Mario, le pitch est peu ou prou toujours le même : Princesse-enlevée-héros-sauveur. C’est probablement ce type de scénario qui fait passer, aux yeux du public non-joueur, le jeu vidéo pour un simple jouet, réservé aux enfants ou aux « grands enfants ». Face au scénario de Grand Theft Auto, force est de reconnaître qu’il s’agit d’un loisir culturel à part entière, s’adressant à tous.

Au même titre que le livre, le cinéma ou la musique, le jeu vidéo offre pléthore de scénarios, de situations, de héros s’adressant à différents publics. Les passerelles entre ces médias culturels sont d’ailleurs désormais légion. Ce n’est pas pour rien que Baba Yetu, le thème de Civilization IV, a été récompensé lors d’une cérémonie des Grammy Awards. Ou que CDProjekt, développeur polonais, a adapté en jeu vidéo la saga littéraire The Witcher d’Andrzej Sapkowski. Ou bien que deux auteurs français, Alain Damasio (auteur de la Horde du Contrevent) et Stéphane Beauverger (qui a signé le très bon Déchronologue), viennent de collaborer sur le scénario de Remember Me, un titre sorti il y a quelques mois. Ces collaborations ne sont-elles pas la preuve que le jeu vidéo a totalement sa place dans le paysage culturel, aux côtés des livres et des films ?

C'est par ce pictogramme que vous pouvez voir la limitation d'âge d'un jeu vidéo

C’est par ce pictogramme que vous pouvez voir la limitation d’âge d’un jeu vidéo

Cachez ce sang que je ne saurais voir

Est-ce que GTA V est violent ? Bien sûr, tous les joueurs de la franchise vous le diront. Mais doit-on obliger les jeux vidéo à n’afficher aucune violence ? Sûrement pas. Cette dernière est présente dans Grand Theft Auto en raison de la thématique qu’il traite : le milieu de la pègre. Les films traitant du même sujet le sont tout autant, et sont pourtant encensés par la critique et le public. Il en va de même pour le jeu vidéo. Certains titres tiennent un propos plus mature que d’autres et sont tout aussi applaudis. Demander à une production vidéoludique de ne pas montrer de violence, c’est restreindre le champ des scénarios et des sujets possibles et essayer de cantonner ce loisir à la place de jouet pour enfants.

Finalement, ce n’est pas tant le traitement médiatique de GTA V qui est en cause (oui, on peut voler des voitures; oui, on peut aller voir des prostituées; oui, on peut tuer des passants dans ce jeu) mais le fait qu’il révèle le peu de considération que l’on accorde aujourd’hui au média jeu vidéo. Il faudrait probablement expliquer cette activité aux non-joueurs, en parler différemment, loin des clichés et du sensationnalisme. Faire une sorte de 3615 Usul pour le grand public. En tout cas, lui donner une vraie place dans le paysage culturel actuel.

En effet il y a deux types de personnes. Les personnes qui jouent aux jeux vidéo et les autres.

En effet il y a deux types de personnes. Les personnes qui jouent aux jeux vidéo et les autres.

Girls Wanna Have Fun, Too

Chez Mandorine, nous aimerions cependant assister à un autre débat, en ce qui concerne GTA V, et le monde du jeu vidéo en général. Ma rédac’ chef, joueuse de Grand Theft Auto III, a attiré mon attention sur le fait qu’on ne retrouve pas de personnage féminin principal dans la saga, y compris dans ce nouvel opus. C’est d’autant plus dommage qu’une des nouveautés de GTA V est justement de proposer trois personnages jouables au lieu d’un. Je pense très sincèrement que l’arrivée d’une femme dans les premiers rôles peut influer positivement la licence, en lui donnant un nouveau point de vue. Les développeurs de Rockstar ayant montré leur capacité à créer d’excellents scénarios, nous aimerions qu’ils montrent un peu plus d’ouverture lorsque la question leur est posée, au lieu de répondre que le scénario de cette licence est basé « sur la masculinité ». Et sur la représentation étriquée de femmes en tant que personnages secondaires, limités à des strip-teaseuses et prostituées, donc.

Petit espoir cependant : Sam Houser, le co-fondateur de Rockstar, a admis, dans une interview donnée au New York Times, n’avoir pas vraiment réfléchi à la représentation & à la place des femmes dans cette saga, et qu’ils auraient pu ajouter une femme dans les personnages principaux. Reste à savoir si cette réflexion sera poussée plus loin. Ce serait une belle surprise de pouvoir incarner une gangster badass dans une prochaine version du jeu, type Bonnie Parker vidéoludique. Après tout, des jeux comme Saint Rows ou Mass Effects, proposent déjà cette diversité.