Court voyage au cœur de la musica pop made in spain, volume 2


 

→ À LIRE | Le premier volume de notre série narrant l’histoire de la musique pop espagnole : des yéyés à la pop-rock

 

Résumé de l’épisode précédent :
Il y a très longtemps…, dans un webzine fruité… Du pays de la tortilla et du jamon serrano on ne connaissait guère que Julio Iglesias, Mecano et le flamenco. Pourtant, une vie musicale lorgnant vers des influences populaires anglo-saxonnes existe depuis fort longtemps et a su ravir les oreilles aussi bien que les gambettes de quelques générations d’espagnols. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Regards transatlantiques

Dans les années 90 une nouvelle scène pop-rock va émerger, regardant à la fois dans le rétro des 80’s tout en puisant dans les influences latines et en s’abreuvant (encore) des divers courants musicaux anglo-saxons et Américains. Il est en effet difficile d’évoquer une musique ibère sans regarder de l’autre côté de l’Atlantique. Les influences réciproques sont nombreuses du fait des mouvements divers des artistes, pour raison politiques ou artistiques, et il est bien difficile parfois de caractériser une pop espagnole sans la rattacher au grand phylum de la musique latino-américaine. Les exemples sont nombreux et les succès du début des années 90 sont à rattacher à cette tendance.

L’argentin Ariel Rot, frère de Cecilia, actrice du giron Almodovaresque, a par exemple participé à des groupes hispano-che, comme Tequila, groupe rock des 80’s à tendance stones-esque, mais surtout Los Rodriguez, en compagnie de son compatriote Andrés Calamaro. Leur tube Mucho mejor, hymne dansant sur des guitares country-rock, est de ce fait un superbe pont Espagne – Deep South Américain via l’Argentine. Au gré de trois albums au succès croissant, ils se sont construit une popularité jamais démentie, malgré la dissolution du groupe à la fin des 90’s après une ultime tournée avec Joaquin Sabina. Les deux compères, par ailleurs seuls membres du groupe ayant échappé à la Camarde, fan de rockers n°1 devant l’éternel, sont aujourd’hui des artistes confirmés dans le panorama ibéro-américain. Mention spéciale toutefois pour le second, qui après avoir pris une importance considérable dans Los Rodriguez s’est lancé dans une carrière solo très réussie, où son inspiration foisonnante a donné lieu à une anarchie créative qui sut aussi bien se concrétiser dans des disques fleuves de 5 galettes que dans des saillies sur Twitter détonantes. Sorte de Dylan Che déglingué, amateur de coke et d’esclandres, il faut écouter son fantastique double album Honestidad brutal pour pleinement apprécier le personnage.

Le rock latino a aussi ses représentants 100 % ibères. En effet, malgré des influences lorgnant du côté des Caraïbes, le Jarabe de palo (aujourd’hui s’écrivant d’un seul tenant, ne me demandez pas pourquoi) de Pau Donés a su imposer son style propre, fait de guitares chaloupées et d’une pop chaleureuse et mélancolique. Propulsés dans les sommets des charts avec leur méga-tube La Flaca, ils sont restés, au gré d’une discographie cohérente mais un peu ronronnante (selon ses plus grand détracteurs le groupe ne fait qu’une même chanson encore et encore) une des valeurs sûres de la musique en espagnol des deux côtés de l’Atlantique.

Une autre planète

S’il est un groupe qui a marqué la sphère indie ibère, ce sont bien les grenadins de Los Planetas. Sous ce nom vaguement fourre-tout de combo 60’s se dissimule tout simplement un des meilleurs groupes de pop que nous a donné le royaume de Juan Carlos, le fier chasseur d’éléphants. Baignés de pop made in Albion, nos héros n’en ont pas pour autant perdu l’amour de la langue de Cervantès puisqu’ils ont osé à une époque, les 90’s, prouver que chanter en espagnol, ça pouvait le faire. Et bien. Au long d’une discographie longue comme le bras, puisqu’ils sont encore en activité, ils ont exploré un monceau d’influences allant du rock planant au flamenco, en passant par un style lo-fi des plus californiens, nous livrant quelques disques d’anthologie tel le Una Semana en el Motor de un Autobús, pour beaucoup meilleur disque du groupe.

Vigo monte en scène

Dans les 90’s va apparaître dans la riante ville portuaire de Vigo, au demeurant cadre du joli film espagnol Les lundis au soleil (aucun rapport) et célèbre pour son usine Citroën ou pour son équipe de foot du Celta, un groupe au nom inspiré par cet océan Atlantique si proche, Los Piratas. Héritiers à la fois des anciens (nom en Los-, influences des groupes 80’s) et biberonnés aux sons plus modernes en provenance des contrées anglo-saxonnes, ils vont devenir en quelques années une des références fondamentale de la scène espagnole, mettant d’accord aussi bien le grand public que les indies avertis. Partis d’un style pop-rock propret, ils vont progressivement monter en puissance jusqu’au tournant du siècle et la publication de Ultrasonica, disque enregistré en France et réussissant la synthèse parfaite des paroles plus matures, des guitares qui s’effacent et des sons plus électro.

Le groupe se séparera deux ans plus tard, pour laisser place à la carrière solo d’Ivan Ferreiro, leader du groupe, qui continuera d’explorer cette veine de chansons intimistes à partir du milieu des années 2000 avec notamment son Canciones para el tiempo y la distancia dont est issu le superbe Turnedo.

 

What the folk

Plus confidentiel, Quique Gonzalez déploie depuis le début des années 2000 un son entre Amérique et péninsule, piochant à la fois dans les accords d’un Neil Young tout en racontant des histoires à la Sabina. Grand espoir des majors du début du siècle, il a décroché de ce monde de brutes en plantant Warner en 2008 pour aller vivre en ermite dans la campagne Cantabrique et produire sa musique en artisan. De cette échappée est sorti son Daiquiri Blues, compilation de délicates folk-canciones, enregistrée à Nashville, la Mecque des cow-boys rudes mais mélancoliques, entre poussière sur les bottes, bourbon, larme à l’œil et steel guitar.

De la même génération Vetusta Morla, du nom d’un personnage de L’Histoire Sans Fin, Michael Ende, a connu un parcours inverse. En effet, le groupe, qui existe depuis la fin des années 90, a connu un développement plutôt long avant d’accéder au succès avec son disque Un Dia en el Mundo sorti en 2008. Ce mélange de maturité et de fraîcheur a fait d’eux un groupe à la technique sûre et aux arrangements bien orchestrés, faisant de leur album-début un succès à la fois critique et commercial. Quelques très belles chansons telles Copenhague ou Salvese quien pueda font de ce disque une valeur sure, suivi en 2011 d’un Mapas qui explore une veine moins rock.

Les filles ne sont pas en reste à cette époque du nouveau millénaire avec l’apparition de nouveaux groupes ou chanteuses d’un format pop-rock d’obédience anglo-saxonne. Citons les gros vendeurs de disques que sont Oreja de Van Gogh et leurs chansons un poil sirupeuses, ou Amaral, duo folk-rock jouissant à la fois du respect des indés et de la reconnaissance du grand public.

Galice au pays des merveilles

Sans faire montre d’un chauvinisme pour le pays du marisco, des patatas et de l’entraineur de foot qui a eu l’outrecuidance de signer comme moi, il semble bien que les bruines atlantiques fouettant avec une certaine opiniâtreté le nord-ouest de la péninsule apportent non seulement une humidité digne de son héritage celtique mais aussi des germes de créativité par delà les océans. La Galice nous a en effet, outre Ivan Ferreiro susnommé, légué un jeune homme barbu (c’est une qualité) du nom de Xoel Lopez.

Xoel Lopez

Le bonhomme, originaire de la belle ville de a Coruña, s’est illustré à ses débuts sous le nom de Deluxe par une musique teintée d’influences pop anglo-saxonnes au point de carrément chanter en anglais sur son premier album. Ce n’est qu’à partir d’If things were to go wrong qu’il a commencé à se frotter aux paroles dans la langue de Cervantès, avec un succès certain puisque Que no et Bienvenido al final furent au goût du public, ceci même si la chanson-titre restait, elle, en anglais. Son suivant, Los jovenes mueren antes de tiempo, représente la transition à plusieurs niveaux : transition linguistique, où il ose enfin le 100% castellano, transition de style où il passe de cette pop énergique un style plus calme frôlant parfois le folk. Cependant le disque essuie les plâtres, et ce n’est qu’à partir de son successeur, Fin de un viaje infinito, qu’il commence à maîtriser son écriture pop plus ouverte au grand public, au grand dam des indies hardcore, parachevé un an plus tard par un Reconstrucción dans la continuité.

C’est à ce moment qu’il décide de tout envoyer balader, label, nom de scène, veaux vaches et cochons pour aller se ressourcer du côté de l’Amérique du Sud. Sorte de pied de nez à son statut génétique de « Gallego », peuple migrant par excellence (1), Xoel va recommencer son parcours de musicien en sillonnant le continent du nord au sud, chaque étape lui donnant l’occasion de s’imprégner, de jouer et de prendre du plaisir. De cet exil volontaire, il est revenu sous son propre nom nous offrir Atlantico, son disque le plus abouti à ce jour. De cet océan Atlantique, à la fois barrière infranchissable et trait d’union, il tire douze titres imbibés de sel, de morriña et d’influences diverses, piochant allégrement dans les musiques traditionnelles pour nous rappeler quelques instants plus tard les cantautores sudaméricains. Hombre de ninguna parte, Buenos aires, La boca del volcan, El asaltante des estaciones ou encore la magnifique Tierra, autant de chansons qui nous confirment que la métamorphose a eu lieu.

Xoel et Ivan Ferreiro chantant Tierra : la boucle est bouclée

Créateur boulimique, Xoel se manifeste aussi sur des projets à plusieurs, dont on peut détacher Lovely luna, dont les deux disques contiennent cette pop mélancolique qu’il sait si bien manier.

Donnons du crédit à l’avenir

En tant que lecteurs avisés et bien informés des aléas de ce monde, vous n’êtes pas sans savoir que l’Espagne traverse une crise plus que grave ayant mis au chomedu une bonne partie de sa population active et obligeant son président barbu, aussi barbu qu’austère, à quémander des aides à tout va. Or cela pourrait être paradoxalement une aubaine pour la créativité chez nos voisins. Quelle hérésie !, dites-vous ? Peut-être, mais regardez nos amis Argentins, qui il y a un peu plus de dix ans étaient brutalement passés d’une parité économique avec les États-Unis à celle d’avec l’Atlantide, et qui nous ont donné depuis une flopée de jeunes créatifs, notamment dans le milieu du cinéma. On peut donc espérer que, quitte a baigner dans le no future, les jeunes ibères se lanceront dans les métiers de hippies plutôt que de tenter de devenir banquiers, préférant donner de la joie que des crédits hypothécaires sur 50 ans, et que dans 10 ans il y ait une flopée d’artistes qui seront dignes successeurs d’Almodovar et compagnie. Nous vous avons déjà parlé en ces lignes de jeunes artistes sévillans comme Holland et Frank. J Berjim, il y en a pléthore dans tout le royaume qui, de The new Raemon à Pajaro sunrise, attendent patiemment et avec talent que leur heure vienne. Preparados… Listos… Ya!

 


(1) A tel point qu’en Amérique du Sud un espagnol est en général appelé « gallego ».
 

→ À ECOUTER | La playlist Spotify de notre série narrant l’histoire de la musique pop espagnole

 


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