Court voyage au cœur de la musica pop made in spain, volume 1


Épisode no3 de la série Guerre d'Espagne & Pop culture

La fière contrée ibère est un pays que l’on connaît pour diverses choses. Si la question vous est posée, bien des choses peuvent vous venir à l’esprit : tapas, corridas, churros, cerveza, guardia civil, Real/Barça, dette, chômage record ou encore crise de l’immobilier. Pourtant si l’on évoque la musique, à part le flamenco ou la Macarena, ça devient plus difficile. Et si l’on pousse le vice jusqu’à parler de musique pop, à part le terrifiant Mecano, il est possible que la connaissance qu’on en ait en France ressemble à un désert digne des lotissements fantômes désormais présents sur la péninsule. Bref, passée la Bidassoa, la mention d’une vie musicale outre-Pyrénées suffit à susciter au mieux de l’ignorance, au pire du mépris. Et pourtant…

Franco danse le twist en minifalda a pois

Sans refaire l’histoire de la musica pop, remontons un peu aux origines du phénomène. Comme bien d’autres nations à l’aube des années 50, l’Espagne subit de plein fouet l’explosion de la musique-diabolique-et-vulgaire-qui-rend-les-jeunes-fous-et-décadents de l’époque, le rock et roll. Seulement voilà, déjà que les guitares folles sont légèrement mal vues dans les démocraties de l’époque, la présence d’un dictateur légèrement psychorigide à la tête de la péninsule va rendre cela un peu plus difficile encore. Quelques coups de ciseau de censure par ci et par là, un peu de contrebande pour compenser et la musique rock, puis yé-yé percole chez la jeunesse espagnole.

J.J Abrahams vous présente « Los »

J.J Abrahams vous présente « Los »

 

Paradoxalement, et malgré la chape de plomb des années Franco, une foultitude de groupes en Los s’est alors éparpillée dans le paysage musical, faisant de cette contrainte un surprenant creuset de créativité. La production foisonnante de cette époque se fait surtout à base de reprises de hits anglophones version tortilla, avec des simili Beatles (Los Brincos, Los Mustangs) ou Stones (Los Salvajes), qui se paient parfois le luxe de battre dans les ventes les troupes originales. On ne peut parler de ces groupes sans évoquer Los Bravos, seul groupe ayant traversé d’un saut les Pyrénées pour se retrouver de l’autre côté de la manche. Décidés à singer les anglais jusque dans leurs paroles, ils embauchèrent un allemand au nom américanisé (Mike Kennedy) pour chanter dans la langue de Shakespeare (logique, non?). Bien leur en a pris puisqu’ils furent les géniteurs du célèbre Black is black, morceau qui est en quelque sorte un peu coupable des 9 millions que doit Johnny au fisc, puisqu’il l’a lui même adapté avec le succès que l’on connaît.

Noir c’est noir, j’ai planqué mes milliards

On constate donc que, bien que bon nombre de groupes et de morceaux soient rentrés dans le moule fainéant des cover yéyés, on ne peut nier une période où l’on conjuguait production maligne et son fait de peu de moyens mais pas dégueu. Certaines compositions surprennent d’ailleurs autant par les harmonies maîtrisées que par les audaces textuelles, Los salvajes chantant en 1966 dans Soy asi leur attitude rebelle de jeunes chiens fous aux cheveux longs. Pas de quoi choquer un enfant de 6 ans aujourd’hui, mais à cette époque de la très militaro-coincée-catho Espagne, ce fut une révolution. Pour beaucoup (de nostalgiques), ces 60’s 70’s sont donc considérés comme l’époque dorée de la pop espagnole.

Quand chanter la Galice prend un petit air de Californie…

 

La movida prend le Toro Osbonre par les c…

La déglaciation post-franquiste de la Transicion va entraîner un bouillonnement culturel extrêmement créatif. Issue du monde de la nuit madrilène, et s’étendant en quelques mois dans toute l’Espagne, la Movida va émerger comme un courant qui va tout emporter sur son passage. Essentiellement connue sous nos contrées par la renommée du troisième Manchego le plus connu en France après le Quichotte et le fromage semi-curado, j’ai nommé Pedro Almodovar, ce mouvement s’est diffusé dans toutes les couches des arts créatifs, envahissant le graphisme, la BD, la mode, la radio et la télévision, notamment la culte Bola de cristal [1], et bien entendu la musique. On a ainsi vu sortir de ses rangs un certain nombre de groupes musicaux, dont les plus connus ont été Alaska y los Pegamoides, Gabinete Caligari, Radio Futura, Loquillo, ou Nacha pop.

Alaska y los Pegamoides

Alaska évoque parfois le froid, parfois l’effroi…

 
Puisant dans les influences punk et new wave, le courant s’est surtout manifesté pour une créativité sans limites ni carcans, ou les synthés et les rythmes entraient de plain pied dans ce monde nocturne foisonnant. Le d’ailleurs déjà cité Mecano ne rôdait pas loin, étendard de la génération pija (gens biens qui s’encanaillent avec leurs jolis polos-mocassins à gland), qui avant de chanter des choses un peu guimauves à l’international, ont su capter l’essence de ces oisifs fortunés en évoquant par exemple le grave problème de société de la gueule de bois dans un Hoy no me puedo levantar suintant l’hédonisme de cette époque euphorique.

Les années 80 on fait des dégâts partout, même en Espagne

Joaquin’ of pop

Le panorama ne saurait être complet sans parler un peu des cantautores, terme un peu fourre-tout hispano-américain désignant les compositeurs à texte un peu engagés. Pour certains, contraints à l’exil pour leur amour des paroles libertaires, leurs appartenances politiques ou la défense d’une culture régionale, ils ont pu paradoxalement acquérir une portée internationale tel Joan Manuel Serrat, Luis Llach ou Paco Ibañez. S’ils sont ici évoqués c’est que parmi eux se cache un individu dont il serait dommage de ne pas parler, Joaquin Sabina. Moins connu que ses camarades, bien qu’artiste majeur de l’autre côté des Pyrénées, il a développé un style au long de sa carrière puisant à la fois dans la veine sociale mais aussi dans les aspects plus pop-rock. Amateur de musique anglo-saxonne et de Brassens, il est le chantre de sa ville, Madrid, dont il nous dépeint les quartiers populaires et interlopes, ses histoires de fête, d’ennui, d’amour, de drogues et de filles de joie. Chantées dans un style pop-romantique à la voix de velours ou jouées dans le cabaret fumant de la Mandragora, son style, melting-pot mêlant ses nombreuses influences, a su faire mouche chez toutes les générations. Aujourd’hui plus proche d’un Dylan-gitano-argentin que du chanteur à femmes des débuts, il a atteint dans ses disques (et dans les ventes) un statut incontesté d’un grand sage à la voix rauque fatiguée par les (nombreux) excès.

Un des meilleurs morceaux de Sabina, l’homme à la voix bourbon-clope-coke

 
Tout ceci pour dire qu’il y avait déjà un petit quelque chose au pays du chorizo et des churros, et qu’il n’est jamais trop tard pour explorer ces nouvelles-anciennes pistes musicales avant de voir dans un prochain volet ce que la jeunesse chevelue nous a pondu comme musique pop-rock dans la langue de Cervantes.

 


[1] Émission pour enfants post-poussettes s’adressant à leur intelligence et incitant au sens critique et à la dérision sur tous les sujets, voisine du génial (ou terrifiant c’est selon) Téléchat chez nous petits français. Une émission télé qui osait l’anti-Mougeotte « tu as dix secondes pour imaginer… rien ne t’es venu à l‘esprit, peut-être devrais tu moins regarder la télé » ne peut être que formidable.

 

→ À LIRE | Le deuxième volume de notre série narrant l’histoire de la musique pop espagnole :
le renouveau pop-rock sort de l’ibère nation

→ À ECOUTER | La playlist Spotify de notre série narrant l’histoire de la musique pop espagnole

 


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