IAM de poète


Il y a quinze ans, ça nous rajeunit pas, sortait un des disques les plus marquants de la décennie des 90’s, et même de la suivante. Point d’électro branchée ni de rock dépressif et chevelu, mais des gros beats qui tachent. Pas de beau gosse ou de chanteuse aux yeux de biche mais un gringalet qui zozote. Pas de chansons lunaires mais un son venu de Mars. Iam et son École du micro d’argent venaient de redessiner les frontières du hip hop hexagonal.

Hip Hop up

Ce disque c’est avant tout celui de la reconnaissance du Hip-Hop, comme moyen d’expression musicale à part entière. En effet le public de notre bel hexagone s’en tenait jusque là à quelques clichés bien enracinés : jeunes décérébrés analphabètes qui ânonnent des insultes à longueur de couplet, rap idiot a smurf fait par des belges, gentil poète urbain fréquentable. En 1997 L’école du Micro d’argent explose donc à la figure des mesquins pour leur montrer que la langue française peut vivre et s’épanouir en dehors de l’Académie Française, et que parler sur de la musique, c’est de la musique.

Pourtant le groupe a fait face a un sévère handicap : avoir pondu un tube. Sorti en 1994, Je danse le MIA a en effet complètement déformée l’image du groupe. Franche parodie du milieu kakou/cagole des 80’s marseillais, dont le clip façon gangsta rap R12 fut au passage réalisé par Michel Gondry, l’impayable morceau porté par un sample funky de George Benson a directement envoyé le groupe dans la case « rap rigolo et dansant » et provoqué le déni des puristes underground. Pourtant on sent déjà dans ce titre et dans l’ensemble de l’album Ombre est lumière que le petit sourire en coin d’Akhénaton et ses potes est la résultante d’une ironie amère et non un franc sourire d’entertainer fadasse.

Tout cette noirceur lucide va servir de moteur à l’École du Micro d’Argent, qui au long de ses 16 titres déroule l’histoire des cités marseillaises, entre drague, musique, humiliations et drames. Jalon fondamental de l’histoire du rap français, cet album va percer le mur du mainstream pour s’imposer à tous, amateurs pointus comme public néophyte, plaçant 4 morceaux dans les meilleures ventes et glanant une Victoire de la Musique (certes, ce n’est pas forcément une référence).

Inondés par le flow

Dans cet album quasiment tous les morceaux reposent sur la puissance du flow des deux ex-terreurs des MJC. D’un côté Akhénaton, blanc rital qui enfin abandonne sa voix faussement grave des disques précédents pour poser avec un ton nonchalant, nasillard et zozotant, devenu depuis une marque déposée du rap hexagonal. De l’autre Shurik’n, le black des îles à la voix chaude et rocailleuse comme le piton de la fournaise et au flow aussi dévastateur qu’une série de mandales de moines Shaolin. Les deux MCs atteignent là la perfection de leur style et de l’écriture, et savent s’appuyer sur les automatismes du groupe et des featurings comme il faut pour nous présenter une École qui fera école.

Accompagnés d’une production aux petits oignons avec un son East Coast, les samples font mouche et on se prend à écouter les morceaux à fond dans sa voiture en hochant la tête au rythme des basses. Iam c’est aussi et surtout une remarquable manière de recycler les influences culturelles et une intelligence de l’utilisation du son. En bons geeks du flow, ils n’ont pas peur de mélanger western spaghetti, samouraïs ou Guerre des étoiles, extraits de dialogues, bruitages ou sample de soul 70’s. Ils prouvent surtout là que le rap est bien une musique qui se forme dans un creuset d’influences diverses, bien loin de l’idée que s’en font encore les esprits chagrins.

« Les flics enquêtent, bouffent des sandwiches »

Les morceaux de l’album sont tous des petite histoires décrivant les tranches de vie. Qu’ils parlent de leur parcours pour s’imposer dans le hip-hop (La Saga, L’École du micro d’argent, Bouger la tête, Un bon son brut pour les truands, Quand tu allais, On revenait), ou des laissés pour compte (Petit frère, Un cri court dans la nuit, Regarde, L’enfer, Nés sous la même étoile) les mots sont justes et les paroles claquent. Ils réussissent même un véritable tour de force, dépassant largement les featuring de luxe qu’ils ont eu ou auront au cours de leur carrière (du Wu tang Clan a une certaine Beyoncé) en nous faisant apprécier Nuttea (si si, l’homme au pubis ticket de métro sur le menton, celui du Poom Poom short, ne me remerciez pas) invité à chanter les couplets d’Un cri court dans la nuit. Mais c’est surtout avec Demain c’est loin que l’album tient son morceau d’anthologie avec près de de 10 minutes d’immersion en apnée dans la vie des quartiers, porté par des strophes scandées sur un rythme hypnotique et sans refrain. Le hip hop tricolore tenait enfin son Stairway to heaven.

Surtout que ces morceaux n’ont rien perdu de leur fraicheur. (Malheureusement) toujours autant d’actualité, les paroles résonnent encore aujourd’hui comme si elles venaient d’être écrites. Et si vous pensiez que quinze ans après, ils ne sont plus comme ils le chantaient Dangereux, que la bataille est finie et que le rap est rentré dans les mœurs, qu’il est enfin une musique comme une autre, faites confiance à de bon vieux maires pantouflards de droite pour vous prouver le contraire.

In Libération Next du 8/02

C’est le chanteur Akhenaton qui a annoncé l’annulation le 31 janvier sur son compte Twitter. « Le concert d’IAM qui devait se dérouler à Orange au moins (sic) de juin prochain vient d’être annulé par le maire de la ville.» Selon le journal la Provence, ce n’est pas la mairie d’Orange qui a annulé la venue du groupe marseillais mais la société gestionnaire du théâtre antique. « Quand j’ai annoncé au directeur de Culturespaces (la société gestionnaire du théâtre, ndlr), Michaël Couzigou, que c’était IAM qui était prévu en juin, il m’a dit: « la mairie ne voudra pas » », raconte le tourneur du groupe.

Une décision assumée par Xavier Magnin, le directeur de cabinet de Jacques Bompard: « Depuis 1995, aucun concert de rap n’a été programmé à Orange. C’est un genre musical contraire à notre philosophie », estime-t-il.

Le 1er février, la mairie décidait d’enfoncer le clou par un communiqué: « Au demeurant, lorsqu’on parle d’IAM, parle-t-on vraiment de culture? Il n’est pas interdit de penser le contraire, notamment lorsque l’on prend la peine de lire les textes de ce groupe au demeurant en perte de vitesse.»

Samedi, Jacques Bompard, le maire d’Orange, a lui aussi réagi dans une interview à La Provence, en dénonçant cette annulation comme « un coup politique instrumentalisé de la gauche », et en estimant que « IAM est un groupe sectaire et intolérant, consternant de mauvais goût et de violence ».

Finalement, le concert d’IAM aura lieu dans la ville voisine de Vaison-la-Romaine « Suite au refus de la ville d’Orange, la ville de Vaison, qui est ouverte à toutes les cultures, a fait une proposition au tourneur du groupe IAM pour mettre à disposition gratuitement le théâtre antique de la ville et les accueillir en concert en juin, début juillet (avant le festival de danse) ou en août », a expliqué Pierre Meffre, le maire de la commune.
En attendant, la mairie d’Orange organise le 20 mars Yakadanse, un thé dansant en l’honneur de la fête des grand-mères.

Merde, finalement les grand mères ont tué le Hip-Hop.


L'école du Micro d'Argent de Iam 1997

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