Ikigami, préavis de mort


Imaginez…

Lors d’une campagne de vaccination, le gouvernement décide d’inoculer dans un vaccin sur mille une microcapsule mortelle. Elle explosera lorsque le sujet aura entre 18 et 24 ans. La date est déjà décidée, à l’heure près.

Hypothèse plutôt effrayante, c’est vrai. Problème : l’histoire est loin d’être invraisemblable. Elle se déroule dans un pays indéfini mais facilement reconnaissable, pour commencer. Un pays industrialisé, donc, à la bureaucratie inflexible, où l’individualisme fait rage. Des mesures doivent y être prises pour lutter contre le taux galopant de suicides, la montée de la délinquance et pour relancer le taux de natalité. Le Japon est évidement visé mais cela pourrait tout aussi bien se passer dans un pays européen, quel qu’il soit. Les personnages ensuite. Les faibles sont bafoués, les stars de la pop adulées, les rebelles remis à leur place. Le héros, anti-héros surtout, est un fonctionnaire amorphe qui exécute son travail sans se poser de questions éthiques à son sujet.

Death Note

Son travail ? Délivrer l’ikigami – un préavis de décès – à la personne concernée. Fujimoto est le messager de la mort. Quelques doutes commencent parfois à germer dans son esprit, mais ils sont rapidement refoulés, notamment parce que les « éléments séditieux » se voient aussitôt injecter la microcapsule mortelle. Il est le fil conducteur entre les différentes histoires de ce seinen. C’est lui qui apporte la mauvaise nouvelle aux victimes et à leurs familles. Plus que 24h à vivre. Vivez-la pleinement, « je prie sincèrement pour le repos de votre âme ». Et il s’en va. Reste alors le désespoir, la fureur contre une loi injuste et arbitraire. Et le récit de la fin d’une vie.

Que faire, lorsqu’il ne nous reste que 24 heures à vivre ?

24H chrono

Le premier condamné à mort choisit la vengeance. Looser brimé par les autres depuis le début de sa vie, il refuse d’accepter, alors qu’il commence à peine à se remettre de ses stigmates, que sa vie va se terminer à 20 ans. Commence alors une véritable vendetta contre ceux qui l’ont fait souffrir. Désemparé par le peu de réconfort que lui amène sa vengeance, il finit par aider un garçon lui aussi brimé par plus forts au lui, avant de mourir, seul, au bord d’un chemin. Le second passe quant à lui ses dernières heures à se torturer psychologiquement, au lieu de courir voir les gens qu’il aime et faire les choses qui le rendraient heureux une dernière fois. Les remords de ce jeune musicien, pop idol remisé au second plan, lui tenaillent l’esprit. Il pense encore et encore à l’ami qu’il a du abandonner pour lancer sa carrière musicale, quitte à tourner le dos à la musique qu’il aimait réellement. Il meurt pour ainsi dire sur scène, en refusant de jouer le titre easy-listening de son groupe. Lors de ses derniers instants, il interprète une des chansons qu’il chantait dans la rue quelques années auparavant avec son ami. Un chant d’adieu.

Le ressort principal du tome 1 est ainsi d’observer la manière dont réagissent les victimes, la réaction de leur entourage et l’impact qu’ils ont eu sur le monde. La mort advient avant qu’ils aient réellement eu le temps de vivre et c’est surtout une impression de gâchis qui prédomine. Morts pour l’exemple.

Sick sad world

Ikigami est un manga d’anticipation. Et c’est probablement ce qui dérange le plus dans cette histoire. Nous ne sommes pas plongés dans un pays fictif, dans des temps très éloignés dans le futur, aux mœurs très différentes de notre société actuelle. La société dépeinte ressemble fortement à la notre : profondément déshumanisée, l’administration inflige la mort sans états d’âmes, et sans qu’il y ait de réels coupables. Toutes les étapes de l’ikigami sont morcelées, de la création des seringues contenant le vaccin mortel à la distribution des préavis de décès. Une scène du manga est d’ailleurs profondément glaçante. Les messagers de l’ikigami assistent à un cours sur la manière dont sont créées les seringues contenant la microcapsule, et ce de manière très détaillée, très académique et surtout très banale. Un peu comme un cours de maths. La machine de mort est glaciale, bien huilée, et organisée en secret. Si une fuite devait se produire, « le personnel serait mis en cause, mais le système lui-même serait vierge de tout soupçon » (sic). La population ne semble pas se rendre compte du massacre engendré par ce système (des milliers de jeunes gens morts pour « la sauvegarde de leur pays »). Pour eux, cela n’arrive quasiment jamais, et surtout, cela n’arrive qu’aux autres. Les victimes sont simplement recensées dans le journal, avant d’être rapidement oubliées, preuve de la banalité du système. L’apathie générale effraie parce qu’elle est réelle. Le peu de réaction de la population face à la propagande gouvernementale n’est pas sans évoquer quelques souvenirs pas si lointains…

Au-delà de l’aspect politique très présent de l’histoire, ce sont les personnages qui intéressent. Motorô Mase s’attache à développer des personnages complexes, tous très crédibles. Des individus banals dont l’histoire émeut. D’autant que le style graphique y incite : réaliste et très sombre, comme le récit. Comment décider de passer ses dernières heures ? Certains choisiront une violence frénétique, d’autres de s’interroger sur leur vie. Et vous, que feriez-vous s’il ne vous restait que 24H à vivre ?

Ikigami par Motorô Mase
Éditions Asuka
7,95 € le volume
6 tomes parus actuellement en France