Inna & La fin de l’homme rouge


En lisant Inna, le dernier livre de Caroline Fourest, je n’ai pu m’empêcher de penser à celui de Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, dont j’ai achevé la lecture trop tard pour vous en parler lors de la semaine anniversaire de Mandorine. Qu’ont en commun les protagonistes ? Une certaine nostalgie de l’ère soviétique, et une culture profondément marquée par l’ex-URSS. Analogie d’autant plus présente que les évènements dramatiques de ces derniers jours en Ukraine prennent une résonance particulière face à une Russie déjà très critiquée depuis quelques mois.

La Fin de l’homme rouge ou Lost in translation

Svetlana Alexievitch est journaliste. Née sous l’ère soviétique, elle est désormais biélorusse. Mais, persécutée par le régime de Loukachenko – le même qui arrêtera et torturera les Femen lors d’une action fin 2011 –, elle fuit le pays en 2000. Après des escales à Paris et Berlin, elle reviendra vivre à Minsk, dans son Ukraine de naissance. Svetlana Alexievitch est également une habituée des témoignages : dans La guerre n’aura pas un visage de femme, elle réunit les récits de femmes soldats de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale, dans Cercueils de zinc ceux de soviétiques ayant participé à la guerre russo-afghane et dans Derniers témoins, les témoignages de femmes et d’hommes qui étaient enfants durant la Seconde Guerre mondiale.

En 2013, La Fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement remporte le Prix Médicis essai, et la revue Lire l’élit « Meilleur livre de l’année ». Elle y réunit la grande et la petite histoire. Les adieux à l’ère soviétique, les discussions de cuisine, les premiers entrepreneurs « capitalistes », le Goulag, la lecture en cachette de livres « dissidents » comme Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, les soldats soviétiques faits prisonniers durant la Guerre d’Hiver, accueillis en traitres lors de leur retour au pays, et interdits de combats durant la Seconde Guerre Mondiale malgré leur envie de défendre leur pays… Svetlana Alexievitch réunit des tranches de vie qui en disent beaucoup plus sur la manière dont a été vécue la chute de l’URSS que n’importe quelle livre d’histoire trouvé dans le cartable d’un écolier.

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Les témoignages ne s’accordent pas toujours. Il y a les vrais nostalgiques de l’homme rouge, du communisme de Lénine, et il y a ceux qui ont voulu croire aux réformes de Gorbatchev. Mais tous ont un leitmotiv, omniprésent : celui de s’être retrouvés perdus dans une nouvelle société qu’ils ne comprenaient pas vraiment, de ne pas trouver leur place dans ce « nouveau monde » auquel ils n’étaient pas préparés. Comment fonctionne le capitalisme ? C’est donc ça, la liberté ? Les lendemains heureux promis ? Les rêves de liberté ont laissé place à la misère et au chacun pour soi. D’où cette nostalgie lancinante pour un passé fantasmé. La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement propose le portrait protéiforme et bouleversant d’une Russie qui peine à analyser son passé pour aller de l’avant.

« Nous, les gens du socialisme, nous sommes pareils à tous les autres, et nous ne sommes pas pareils, nous avons notre lexique à nous, nos propres conceptions du bien et du mal, des héros et des martyrs. Nous avons un rapport particulier à la mort. »
La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, Svetlana Alexievitch, page 17.

Inna, l’Amazone des temps mordernes

Ce rapport à la mort et cette idée romantique de finir en martyr, Caroline Fourest la connait bien. Elle les a rapidement décelés dans le caractère d’Inna Shevchenko, qu’elle a rencontrée lors du tournage de son documentaire Nos seins, nos armes !, diffusé courant 2013 sur France 2. Fascinée par la personnalité de cette Amazone des temps modernes, elle décide de lui consacrer un livre et d’écrire sur son engagement au sein des Femen. Et se livre au final elle aussi dans ce récit.

Si le nom d’Inna Shevchenko ne vous dit rien, son visage vous est peut-être être familier. A 23 ans, cette blonde élancée aux yeux verts a inspiré la Marianne ornant les nouveaux timbres français, déclenchant l’ire de rétrogrades de tout poil. La réaction de la principale intéressée s’est fait avec humour, sur Twitter :

FEMEN is on French stamp. Now all homophobes, extremists, fascists will have to lick my ass when they want to send a letter.

inna shevchenko (@femeninna) July 15, 2013

Femen signifie cuisse, en latin. C’est également le nom d’un groupe féministe d’origine ukrainienne fondé à Kiev en 2008 par Anna Hutsol, Oksana Chatchko et Alexandra Chevchtchenko. Inna Shevchenko en devient pourtant la chef de file naturelle au fil du temps, en particulier après son action en Ukraine en 2012, où elle scie une croix en riposte au verdict du procès de leurs cousines russes des Pussy Riot.

C’est juste après ce fait d’armes que Caroline Fourest rencontre Inna, exilée à Paris par crainte de persécutions dans son pays. Rapidement, le courant passe. Caroline Fourest veut parler d’Inna, de son histoire. L’auteur mêle donc sa voix à cette de l’activiste russe, pour raconter son cheminement. Pour expliquer comment cette étudiante brillante à la carrière prometteuse s’est engagée dans une guerre contre le patriarcat, avec rage et volonté. Elle raconte aussi comment l’arrivée d’Inna a chamboulé sa vie, comment elle est passée d’observatrice du combat des Femen à un peu plus, jusqu’à subir ensemble la violence des Civitas – qui sont décidément sur tous les fronts nauséabonds – lors d’une action en plein milieu d’une manifestation des opposants au mariage pour tous. Jusqu’à baisser sa garde et tomber amoureuse d’elle.

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Si Inna m’a effectivement permis de mieux comprendre le mouvement Femen, dont je peinais à saisir les tenants et aboutissants, j’ai quelques difficultés à comprendre le choix de Caroline Fourest de raconter sa relation avec son principal sujet dans ce livre – je ne vois pas en quoi cela fait avancer le sujet, mais passons –. J’en ai également à comprendre son obstination face aux « féministes en talons », une antinomie, à son sens. J’ignorais qu’il y avait un dress code strict pour pouvoir se dire féministe. Heureusement que les Femen sont passées par là, on peut au moins leur reconnaitre de ne pas alimenter le cliché de la féministe à chaussures plates.

 

La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement de Svetlana Alexievitch
Actes Sud, 2013
542 pages, 24,80 €
Inna de Caroline Fourest
Grasset, 2014
389 pages, 20,90 €