Jason Lytle et The Young Rapture Choir


Il n’est pas forcément dans les habitudes de Mandorine d’insister sur tel ou tel sujet, hormis nos 450 articles sur Scott Pilgrim (record homologué par le Guinness), mais il est des évènements qui vous forcent à en rajouter. Samedi nous vous signalions par une brève un concert aussi étrange qu’excitant, rencontre entre un bon génie du Rock mélancolique, Jason Lytle, et une chorale de collégiens charentais répondant au doux patronyme de Young Rapture Choir. Et malgré nos chaleureuses recommandations il est certain qu’un certain nombre d’entre nos lecteurs est resté au chaud pour se coucher tôt et être en forme pour aller voter le lendemain. Bien mal leur en a pris.

L’école des fans

Jason Lytle et The Young Rapture Choir

Les petit chanteurs à la Krakatoa

La soirée a commencé sous des auspices kermessiens avec l’école Berthelot de Mérignac venant chanter deux chansons sous les ordres de deux artistes de la scène bordelaise, Charlotte Martin et Vincent Bestaven, par ailleurs chanteur de Botibol. Deux premiers morceaux pleins de candeur et d’énergie, où la fraîcheur et la spontanéité supplantèrent les erreurs techniques. On était loin du concert classique du Krakatoa : rocker, hipster, mamie ou petite sœur, le public s’est mélangé dans la joie et la bonne humeur, entre parents impatients de voir leur progéniture (qui par la suite se sont  baladés pendant le concert avec sur les oreilles des casques antibruit aussi chics que seyants) et fans de Grandaddy frétillants, quand il n’était pas un peu des deux à la fois.

Leur ont succédé la bande de jeunes pousses de la pépinière du Krakatoa, les Crânes Angels. Genre de supergroupe sauce bordelaise, cette chorale rock composée de membres de diverses formations ayant pour ancrage la salle Mérignacaise nous a baladé dans un répertoire fait de guitares saturées et de chansons énergiques, avec ses moments de calme fait d’envolées vocales évoquant un certain nombre d’influences, des Beach Boys à Arcade Fire.

Du bourbon du Montana au Cognac Charentais

Bel apéritif avant le gros morceau de la soirée, l’intrigante prestation Lytle – jeunes à mèches et franges. Tout à été dit ou presque sur cet improbable one-shot. C’est d’abord l’histoire d’une incroyable ténacité. Celle de Patrice Cleyrat, professeur de musique qui, selon les mots de Didier Estèbe, directeur de la salle, préférant la bonne musique au pipeau, a obtenu qu’une chorale d’ados s’implique dans son projet, pas le plus mince des exploits, pour finir par chanter auprès d’artistes divers, français comme étranger. C’est par ce biais là qu’il va contacter l’ex-leader de Grandaddy, séduit par le projet et par les reprises étranges et aériennes de ses chansons qui ne l’étaient pas moins. Résultat : Jason Lytle dit un beau jour qu’il sera en France quelques jours, pourquoi pas programmer des concerts à ces dates, et le voilà qui débarque au collège pour le plus grand bonheur des gamins, de leur prof et du nôtre.

Jason Lytle et The Young Rapture Choir

Quand j’avais 16 ans, j’ai chanté avec le mec de Grandaddy

Jason Lytle avait choisi de se ressourcer au fin fond des montagnes, loin de l’industrie musicale qui avait eu raison de son envie, pour retrouver un peu de calme et de simplicité. On retrouve bien cet état d’esprit dans la participation à ces concerts où l’artiste a répondu avec la même simplicité à ce rêve qui pourtant semblait un peu fou, à tel point que jusqu’à l’apparition de l’artiste sur scène, l’auteur de ces lignes avait du mal à croire à la réalité de la chose. Toute cette envie de tous ces acteurs annonçait un évènement d’une rafraîchissante authenticité. Ce fut le cas.

Jason Lytle, et les petits, tous des grands

La symbiose obtenue après quelques jours à peine de répétition entre deux cours n’était pas évidente à imaginer, mais les craintes furent balayées dès le premier morceau. On retrouvait là un Jason Lytle frais, apaisé, accompagné de sa guitare folk et de sa toujours magnifique voix. A ses côtés la chorale occupait le reste de la scène, avec les chœurs, les musiciens et leur professeur prêts à en découdre, à peine décoiffés par l’enjeu. Au final le résultat est assez bluffant, vieux pro et jeunes premiers jouant comme s’ils avaient passé 9 mois ensemble dans un bus crapoteux à parcourir le grand ouest américain.

De Yours, Truly The Commuter à He’s Simple, He’s Dumb, He’s a Pilot, le Grandaddy et ses granchildren ont habilement revisité les chansons phares du bonhomme. Les morceaux, déjà naturellement portés sur la mélancolie stratosphériques, ont ainsi pris une dimension supérieure avec ces cœurs éthérés portant les mélodies dans des limbes jamais atteints. Il faut avoir écouté la version renversante de Jed’s Other Poem, où guitare et voix de Jason sont progressivement rejoints par le reste de la troupe, pour comprendre ce qu’est un sommet d’émotion dans un concert. Dans les moments de quiétude d’une des plus belles chansons Grandaddy, la salle entière, ébahie par tant de beauté, n’a su produire comme son que des reniflements, que nous attribuerons bien entendu aux pollens, ou aux rhumes de ces jours pluvieux, osant à peine applaudir à la fin de peur de rompre le charme. On en viendrait presque à regretter que ces jeunes gens ne partent pas en tournée avec Jason Lytle pour que d’autres en profitent. Puis notre égoïsme revient et on est bien content d’avoir été parmi les chanceux, étant donné que seuls Angoulême et Cognac ont eu avec nous ce privilège, dans une salle au demeurant pas aussi pleine qu’elle n’aurait du l’être.

J’avais beau me moquer du mec qui filmait en 3D, vous avez bien de la chance qu’il ait été là

Difficile de dire la durée du concert tellement le temps a semblé suspendu. Les artistes ont littéralement su subjuguer le public, enchaînant les morceaux avec fluidité et proposant un grand huit émotionnel entre euphorie et mélancolie. Ce qui est une certitude, c’est qu’au moment du dernier morceau, la salle a grondé de plaisir pour que tout le monde revienne, s’offrant ainsi un ultime rappel avant de se résigner à voir tout le monde filer, allumage des lumières oblige. C’est bien la première fois où l’on regrettera que les gosses aient du partir au lit.

Adieu monsieur le professeur

Mention spéciale donc à Patrice Cleyrat et ses élèves qui non contents de faire venir Jason Lytle, déjà un exploit en soi, ont assuré comme des bêtes. Au premier pour avoir bien bossé avec l’américain pour offrir des arrangements simples mais envoûtants et pour avoir officié de monsieur loyal pendant le spectacle, à la fois drôle et sérieux, suppléant là un Lytle comme à son habitude assez peu loquace et qui a su s’effacer derrière ses compagnons du jour. Aux seconds pour avoir eu les balloches de s’aventurer sur scène avec un tel monument, peut-être l’insouciance de la jeunesse, pour l’accompagner avec leur belles voix haut perchées (surtout des filles et des gars pré-mue donc) parfaitement maîtrisées et jouer nonchalamment d’un certain nombres d’instruments. Leur culot nous a offert a nous un excellent moment et à eux un excellent souvenir.

Patrice Cleyrat nous racontera après le concerts les péripéties et les satisfactions, malgré la difficulté, de cette aventure qui s’achève en apothéose, puisqu’il partira l’année prochaine dans un autre collège. Digne d’un film hollywoodien, c’est pourtant dans notre beau pays du camembert et du pinard que ce projet hors normes a été mené à bien. Gageons qu’à cette époque où les grincheux se complaisent à dénigrer les équipes éducatives, cet homme leur apporte une démonstration cinglante que les profs en ont sacrément dans le ventre. Quand on voit ce qu’il a fait d’une bande d’ados, êtres habituellement mous et blasés, pour les rendre capable d’égaler en grâce le chanteur d’un des meilleurs groupes de la décennie passée, on se dit que non, tout n’est pas perdu.


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