La « director’s cut » de La Porte du Paradis se refait une jeunesse


Cet article a été publié pour la première fois le 20 mars 2013.

Ce weekend, nous apprenions avec tristesse le décès de Michael Cimino. Pour lui rendre hommage, nous vous proposons de redécouvrir cette réflexion sur son film La Porte du Paradis.

L’Utopia Bordeaux propose actuellement de revoir un monument du cinéma américain, La Porte du Paradis de Michael Cimino; sans compter que Ciné+ offre ce mois-ci une rétrospective Western. Alors quoi de mieux pour regarder ou réévaluer d’un peu plus près ce film, western d’aspiration réaliste et qui marqua la fin de la crédibilité de Cimino auprès des studios ? Souvent comparé à Voyage au Bout de l’Enfer pour mieux souligner l’abîme qui sépare ces deux films, il serait bon de ne pas opposer La Porte du Paradis à ce précédent film de Cimino mais de plutôt le considérer comme la continuation d’une réflexion sur la signification du mythe américain.

Quand la légende est plus importante que le film

À l’occasion de la sortie du film sur les écrans français en version longue et restaurée, les articles fleurissent sur ce film finalement moins « connu » que Voyage au bout de l’Enfer de Cimino. Dans la presse en général, on ne parle pas du film lui-même, mais de l’échec cuisant qu’il fut au box-office et de la mégalomanie du réalisateur. Dans la presse française, en plus de relater encore une fois le sort du film et son lien avec la fin du studio United Artists, la plupart des articles se focalisent sur la décision d’engager Isabelle Huppert envers et contre tous. On ressort même pour l’occasion de vieux entretiens avec l’actrice en question dans lesquels elle raconte son expérience américaine. Et pour témoigner des énormes répercussions d’un tel échec, un film analysant les raisons de ce naufrage critique (à l’époque) et commercial a été diffusé en 2004, Final cut : the Making and Unmaking of Heaven’s Gate. Narré par Willem Dafoe, ce documentaire donne la parole aux différents acteurs de feu United Artists et étaye la légende du réalisateur mégalomane qu’était Cimino.

Cimino sur le tournage de La Porte du Paradis.

Cimino sur le tournage de La Porte du Paradis.

 

On lit également à l’envi que Cimino n’est pas l’homme d’un film, mais de deux : adulé par la critique et le public en 1978 avec Voyage au Bout de l’Enfer, sa chute est d’autant plus rude avec son ambition sans limite de réaliser son Autant en Emporte le Vent lorsqu’il entame le tournage de La Porte du Paradis. Il ne fait pas de doutes que Cimino est un personnage. Mais peut-être faut-il voir au-delà de l’homme, de ses frasques et de sa carrière depuis les années 80, et apprécier La Porte du Paradis à la lumière de Voyage au Bout de l’Enfer et non pas en opposition à ce film adulé. Pour une fois la traduction française, en voulant effacer une référence littéraire purement anglo-saxonne pour la remplacer par une référence très française (1), met en avant le lien étroit qui unit ces deux films en soulignant l’importance des notions d’enfer et de paradis dans l’imaginaire américain.

Si les avis divergent en ce qui concerne Voyage au Bout de l’Enfer et l’image de l’Amérique qu’il véhicule, les avis sont généralement moins tranchés au sujet de La Porte du Paradis. Ces deux films font appel aux deux genres phares du cinéma américain – le Western et le film de guerre – mais utilisent les tropes du genre pour mieux exposer les défauts du mythe américain. Comment expliquer alors les deux sorts totalement opposés que connurent ces films ?

Deux genres pour un même discours

Comme le documentaire Final Cut le souligne, Cimino n’est pas le seul réalisateur à avoir soutenu bec et ongles un projet tellement ambitieux que dépassements budgétaires et caprices artistiques étaient le quotidien du tournage. Coppola lui-même jouait avec le feu en 1979 lors de la réalisation d’Apocalypse Now. La seule différence est que malgré la présentation d’une version inachevée du film au Festival de Cannes de cette année-là, le film repartit avec la Palme d’Or. En 1981 le festival ignora complètement La Porte du Paradis.

Voyage au Bout de l’Enfer en 1978 puis Apocalypse Now en 1979 correspondent tous deux à cette période de la fin des années 70/début des années 80 qui vit l’émergence de films profondément critiques à l’égard de la politique militaire du pays, en réponse à l’enlisement au Vietnam. Et il est intéressant de voir à quel point l’échec vietnamien semble avoir touché la corde sensible du peuple américain, à savoir l’idée de sa destinée. Ce thème était d’abord présent dans les Westerns, et il semble donc naturel de voir les films de guerre emprunter les codes du Western pour traiter de la désillusion de la nation américaine. Voyage au bout de l’Enfer, Apocalypse Now donc et même un film comme Rambo en 1982 pour ne citer que ces trois films empruntent tous lourdement à l’imagerie et à la thématique du Western.

L’affiche originale de Voyage au Bout de l’Enfer.

L’affiche originale de Voyage au Bout de l’Enfer.

 

On retrouve à travers ces films de guerre l’usage, pour mieux le dénoncer, de tout ce qui est cher au Western : la notion du Paradis perdu à travers la perte de l’innocence du soldat américain, la transformation en héros à travers une violence purificatrice, la pastorale américaine à travers l’opposition entre industrialisation et nature (2). Cette dénonciation des bases du mythe américain rendent dès lors le Western classique obsolète : ce genre ne peut plus décemment faire l’apologie de valeurs qui ont été si violemment écrasées au Vietnam, et sur le territoire américain lui-même au cours des nombreuses manifestations contre la guerre sans compter sur la montée en puissance du mouvement afro-américain. Autant dire, donc, qu’il fallait de toute façon être un peu fou pour vouloir réaliser un Western (qui plus est « réaliste »), certes, mais qu’il fallait l’être tout autant pour donner le feu vert, ce que fit United Artists.

Au vu du succès de Voyage au Bout de l’Enfer et du peu d’éclat des films qui suivirent La Porte du Paradis on peut alors se demander si finalement Cimino n’a pas fait simplement fait le bon film au bon moment : dans un contexte ou la transposition du Western au Vietnam fonctionnait, Voyage au Bout de l’Enfer transcendait ses défauts ; dans un contexte en revanche peu réceptif au Western plus classique, il apparaît que la réalisation de Cimino et son ambition démesurée furent plus saillantes et moins facilement pardonnées.

Mais opportunisme ou pas, il n’empêche que Cimino a constitué avec ces deux films une critique du rêve américain en utilisant les genres à même de mieux le porter : le film de guerre et le Western. Le sentiment de dyptique induit par la thématique commune à Voyage au Bout de l’Enfer et La Porte du Paradis est également renforcé par l’intérêt porté au destin de la communauté slave en Amérique. Opprimés à l’époque de la conquête de l’Ouest, leur destin n’est pas beaucoup plus enviable dans Voyage au Bout de l’Enfer, ou le quotidien de la communauté russe tourne autour des fourneaux d’une ville industrielle de Pennsylvanie.

L’errance des personnages, mais aussi l’errance de la narration…

Bien que ces deux films mettent en avant un casting quatre étoiles, la majeure différence est que l’on s’attachait réellement à Mike (De Niro) et à Nick (Walken), et même à Linda. Le défaut majeur de La Porte du Paradis, c’est qu’à part Nathan (Walken, à nouveau), il est difficile de s’attacher à des personnages esquissés mais finalement jamais développés. Ce qui est bien embêtant puisque La Porte du Paradis se veut être un film sur des personnages qui cherchent leur place, entre la Vieille Europe et le Nouveau Monde, entre la civilisation et les grandes plaines sauvages. Au vu de l’affiche pour la version remasterisée il semblerait que le film soit désormais « vendu » comme un film sur le Grand Ouest américain, avec une histoire d’amour en trame de fond, plutôt que comme étant d’abord une histoire d’amour comme le laissait penser l’affiche de 1980. Tout en regrettant la beauté des affiches de l’époque, la nouvelle a le mérite de rediriger l’attente du spectateur vers quelque chose qu’il sera plus à même de trouver dans le film : de magnifiques paysages, une période spécifique de la conquête de l’Ouest. En aucun cas le spectateur ne s’attachera vraiment au héros (mais peut-être à un personnage comme Nathan, voire Ella (Huppert)), et en aucun cas ne trouvera-t-il le grand souffle épique qui vient avec une grande histoire et de grands personnages.

L’affiche originale de La Porte du Paradis.

L’affiche originale de La Porte du Paradis

L’affiche de La Porte du Paradis à l’occasion de la redistribution du film en version longue remasterisée.

L’affiche de La Porte du Paradis à l’occasion de la redistribution du film en version longue remasterisée

 

Et parce que Cimino n’est pas le meilleur scénariste, le fait qu’il ait écrit seul La Porte du Paradis ne fait que faire ressortir certains des défauts déjà visibles dans Voyage au Bout de l’Enfer, à savoir une propension à la caricature et une emphase sur la symbolique visuelle plutôt que l’écriture des personnages. Ce qui est dommage finalement, car si Nathan est un personnage apparemment ambigu mais finalement « bon », le personnage d’Averill est foncièrement plus difficile à cerner et est dans le fond plus humain, le moins caricaturé des protagonistes du film. La Porte du Paradis regorge donc de symboles et de motifs très intéressants (les rondes qui ponctuent le film, l’ambiguïté du personnage de Nathan symbolisée par son accoutrement gris, Averill (Kris Kristofferson) qui cherche constamment une de ses bottes, l’opposition systématique d’une scène sur l’autre du silence et du bruit, de la multitude et de la solitude…) mais n’engage que très rarement le spectateur à vraiment se soucier des personnages.

C’est donc plus grâce à la magnifique photo de Vilmos Zsigmond, à la beauté des plans et à la musique que La Porte du Paradis est un film qui ne peut pas laisser indifférent ; d’une durée de 3h40 cette « director’s cut » est un film qui prend son temps, parfois trop justement, mais qui peint un tableau à l’impression durable, si l’histoire elle, ne nous marque pas nécessairement. Et puis c’est aussi une bonne excuse pour voir Mickey Rourke dans un de ses tout premiers rôles, sans négliger quelques autres petits noms, juste comme ça : John Hurt, Brad Dourif, Jeff Bridges… Et si le réalisme que cherchait Cimino s’exprime nettement mieux sur le plan visuel que narratif (nombre de personnage ou d’événements de la « Johnson’s County War » ont été largement modifiés) il ne fait aucun doute que ce film met la lumière sur ce pan quelques fois oublié de l’histoire américaine.

Et la réflexion de Cimino sur un mythe américain défaillant ne serait pas si intéressante sans Voyage au Bout de l’Enfer deux ans auparavant, ni aussi éclatante si La Porte du Paradis n’avait justement pas été un tel échec : ce refus catégorique d’admettre les qualités tout autant que les défauts lors de la sortie du film montraient bien que quelque part le Western n’était vraiment plus en mesure de véhiculer les valeurs auxquelles l’Amérique aimait à se raccrocher.

 
La Porte du Paradis (Heaven’s Gate) De Michael Cimino
Version remasterisée de 2012
Avec : Kris Kristofferson, Isabelle Huppert, John Hurt, Christopher Walken.
à l’Utopia Bordeaux jusqu’au 1er avril 2013


(1) The Deer Hunter fait référence aux ouvrages de James Fennimore Cooper, auteur des Leatherstocking Tales (Histoires de Bas-de-Cuir) qui font partie du canon de la littérature américaine, mais qui n’est finalement que très peu connu en France. Voyage au Bout de l’Enfer rappelle plutôt Voyage au Bout de la Nuit de Céline.
(2) http://television.telerama.fr/television/la-philo-tient-saloon,94398.php


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