La télé privée en France, première partie : TF1, c’est du béton


Entre 1984 et 1986, le paysage de la télévision française connaît une métamorphose spectaculaire. D’un appareil jusque-là entièrement aux mains de l’Etat, le petit écran français passe aux mains d’acteurs privés, qui se taillent une part importante du gâteau. Commence alors une grande épopée qui, jusqu’en 1992, va marquer la première révolution télévisuelle française et définir le paysage audiovisuel national jusqu’à l’arrivée de la TNT. Le premier volet de notre trilogie sur la privatisation de la télévision française sera consacré à la première chaîne publique, TF1. Suivront l’histoire des cinquième et sixième réseaux.

Paysage d’après ORTF

Une grande introduction est nécessaire pour comprendre ces années-clefs durant lesquelles la télévision privée débarque sur les ondes françaises. En 1984, le paysage audiovisuel est le même depuis l’éclatement de l’Office de Radiodiffusion-Télédiffusion Française (ORTF) en 1975. Le groupe rassemblant toutes les activités de radio et de télévision est séparé en plusieurs entités. Les stations de radio sont rassemblées sous Radio France, les trois chaînes de télévisions divisées en trois sociétés distinctes (Télévision Française 1, Antenne 2 et France Régions 3) et les activités annexes réparties en établissements publics distincts (Télédiffusion de France, Société Française de Production et l’Institut National de l’Audiovisuel). Cependant, ces nouvelles sociétés restent aux mains de l’ État : la télévision reste la chasse gardée du pouvoir.


Reportage présentant les nouvelles sociétés issues de l’éclatement de l’ORTF,
diffusé lors du JT de 20H le 5 janvier 1975. source : ina.fr

Il faut attendre 1982 et une déclaration de François Mitterrand pour que s’entrouvre le marché télévisuel : le Président de la République d’alors annonce la création d’une nouvelle chaîne nationale « subventionnée ni par la redevance, ni par la publicité ». Après moult atermoiements, ce projet sera confié au groupe de communication Havas (qui sera racheté bien des années plus tard par la Compagnie Générale des Eaux, donnant ainsi naissance à Vivendi). Le nouveau président d’Havas, André Rousselet, ami personnel de Mitterrand va peser de tout son poids pour que cette nouvelle chaîne naisse, ce qui sera chose faite le 4 novembre 1984. 186 000 abonnés découvrent les premières images de Canal +, première chaîne nationale privée et premier coup de canif dans le monopole d’Etat.

Matinale du jour d'ouverture de Canal +, Michel Denisot en compagnie de Michel Depardieu & Jean-Pierre Coffe

Le 7/9 de Canal +, le jour de l’ouverture de la chaîne, Michel Denisot en compagnie de Michel Depardieu & Jean-Pierre Coffe. Les matinales TV ont bien changé depuis…

 
Le 16 janvier 1985, à un an de législatives qu’il sent défavorables, François Mitterrand lance l’idée de créer de « nouveaux espaces de liberté supplémentaires » à la télévision. Il espère surtout que, si la gauche perd les élections, et donc le contrôle des trois chaînes publiques, ces nouvelles chaînes lancées par le pouvoir en place permettront au Parti Socialiste d’avoir un relais médiatique. Ce qui aboutit dès 1986 à la création des cinquième et sixième chaînes dont l’histoire vous sera contée dans les prochains volets de cette trilogie.

« Le mieux disant culturel »

Le 16 mars 1986, les élections législatives donnent la majorité à la coalition RPR-UDF menée par Jacques Chirac. Ce dernier redevient Premier Ministre plus de dix ans après avoir exercé cette fonction pour la première fois. Dans le programme commun de la Droite pour les législatives, un sujet revient comme un leitmotiv : privatiser deux chaînes publiques. Finalement, seule une sera privatisée, mais laquelle ? Les avis penchent tantôt pour Antenne 2, tantôt pour FR3. Le gouvernement finit par trancher : ce sera TF1.

TF1 revient de loin. Quelques années auparavant, la chaîne avait une image vieillotte et était distancée dans la course aux audiences par Antenne 2, alors dirigée par Pierre Desgraupes. L’arrivée d’Hervé Bourges à la tête de la première chaîne, en 1983, inverse la tendance et c’est TF1 qui trône au sommet des audiences. Le gouvernement pense alors que la chaîne peut garder son niveau d’obligation de contribution à la production française grâce à ses bons résultats. Et que sa vente va permettre de rapporter une coquette somme d’argent.

Temps X, 1981

En 1981, dans la grille des programmes de TF1, on trouvait déjà les inénarrables frères Bogdanov dans leur émission Temps X. Leur présence 35 ans plus tard dans Fort Boyard, sur France 2, est plus inexplicable que leur mutation physique.

 
Le schéma est le suivant : 50 % du capital de TF1 est mis en vente pour un prix total de 3 milliards de francs, somme considérable à l’époque. La loi précise qu’aucun actionnaire privé ne peut détenir plus de 25 % du capital de la chaîne : il faut donc que plusieurs groupes ou investisseurs s’allient pour emporter cette grosse part de gâteau. L’actionnaire majoritaire du groupement sera l’opérateur de la chaîne. L’arbitre de la compétition sera la Commission Nationale de la Communication et des Libertés (CNCL), officiellement indépendante mais perçue comme très favorable au gouvernement de Droite. Comme le tarif est fixé par le Gouvernement, le choix du repreneur se fera sur la base de son programme culturel pour la chaîne et le projet de meilleure qualité culturelle sera choisi. Cette idée est résumée par une expression : « le mieux-disant culturel ». Mais les projets, c’est comme les promesses : elles n’engagent que ceux qui les croient.

Top à la Hachette

3 millards de francs, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Beaucoup d’intéressés jettent l’éponge et finalement seuls deux groupes paraissent des prétendants sérieux au rachat de la chaîne de télévision.

Le premier concurrent est le groupe Hachette, dirigé à cette époque par un chef d’entreprise de premier plan, Jean-Luc Lagardère, également dirigeant du groupe Matra. À cette époque, Hachette est déjà un poids lourd des médias et de la communication : outre ses maisons d’édition de livres (Tallandier, Grasset, Stock…), le groupe possède un réseau de distribution de presse (les Relais H, aujourd’hui nommés Relay) et des titres de presse reconnus comme Paris Match, Ici Paris, Le Journal du Dimanche ou Télé 7 Jours. Son fer de lance reste néanmoins la radio généraliste Europe 1, une des trois radios les plus écoutées en France avec RTL et France Inter. Absent de la télévision, Hachette rêve de s’offrir TF1 et trouve un allié de poids : le groupe Havas, celui-là même qui possède Canal +. Pour mener le dossier d’Hachette, Lagardère fait appel à l’ancien directeur de l’information d’Europe 1 et actuel rédacteur en chef du Journal du Dimanche, Etienne Mougeotte ainsi que Christine Ockrent.

Guy Lux, Léon Zitrone et Simone Garnier

En 1986, on voit débarquer sur TF1 la déjà culte Intervilles, avec Guy Lux, Léon Zitrone et Simone Garnier aux manettes.

 
Dans le rôle de l’outsider, on rencontre le groupe industriel Bouygues, poids lourd du BTP alors dirigé par son fondateur Francis Bouygues. La présence d’un groupe n’ayant aucune activité dans les médias surprend, mais c’est à cette époque que Francis Bouygues cherche à diversifier ses activités dans d’autres secteurs que le bâtiment, l’achat de TF1 lui semblant une bonne entrée en matière. Un temps annoncé comme partenaire d’Hachette, Bouygues fait finalement cavalier seul, car le groupe de médias veut être l’actionnaire majoritaire de la chaîne, ce que le groupe de BTP refuse. Pour piloter ce dossier, c’est le bras droit de Francis Bouygues, Patrick Le Lay, qui est choisi.

Sur le papier, l’alliance Hachette-Havas est bien sûr donnée gagnante. Sauf que tout ne va pas se passer comme prévu.

Erreur de la banque

Le but de Bouygues est simple : se faire connaître et montrer qu’un groupe spécialisé dans le béton peut gérer une chaîne de télévision. Dans le documentaire Télévision, histoires secrètes, Patrick Le Lay confie qu’il va organiser de nombreux rendez-vous avec les membres de la CNCL afin de faire connaitre et faire ce qu’il appelle « du lobbying, au sens noble du terme ». Cependant, Hachette ne juge pas utile ou éthique de faire ce genre de choses. Probablement parce qu’elle avait fort à faire du côté financier. Car à l’annonce du prix de vente de TF1, Havas laisse tomber le groupe de Lagardère et ce dernier doit d’urgence trouver un investisseur capable de l’aider dans l’acquisition de TF1.

Le 23 février 1987, les deux groupes déposent leurs dossiers de candidature, ce qui permet d’en savoir un peu plus sur leurs partenaires. Vers 19h30, l’équipe Bouygues arrive la première. Son tour de table comprend notamment une association avec Robert Maxwell, magnat anglais des médias qui possède notamment le Daily Mirror (la gestion très hasardeuse de son groupe sera révélée après sa mort) et Bernard Tapie, qu’on ne présente plus. Le tout est complété par quelques actionnaires plus minoritaires permettant à Bouygues d’atteindre les 3 milliards de francs demandés. Le dossier du géant du BTP est donc remis et on attend Hachette.

Robert Maxwell à l'époque de sa gloire

Robert Maxwell à l’époque de sa gloire

 
Le problème, c’est que l’heure passe, et le groupe de Jean-Luc Lagardère ne vient toujours pas déposer son dossier. Les principaux représentants du groupe, Lagardère lui-même et Yves Sabouret, le directeur général d’Hachette, ont toujours expliqué qu’un problème technique a entraîné un retard dans le dépôt de leur dossier. Cependant, Patrick Le Lay donne une version différente dans le documentaire Télévision, histoires secrètes :

On attend le dossier d’Hachette. Et le dossier d’Hachette, il n’arrive pas. Il n’arrive pas pourquoi ? Parce que Hachette n’a pas réussi à boucler son tour de table. Et dans la soirée, le gouvernement aide Hachette à terminer son tour de table et demande à des banques de venir.

Vers minuit moins dix, Hachette arrive enfin avec son dossier. Sauf qu’il y a un hic : dans le groupement emmené par Lagardère,  on trouve la Banque Nationale de Paris. Et la BNP est la banque ayant fait l’audit de TF1 pour annoncer un prix de vente. On appelle cela soit un conflit d’intérêt, soit un délit d’initiés : dans tous les cas, le groupe Bouygues se fait un plaisir de dénoncer cet état de fait, de menacer la CNCL d’engager une action en justice, et de demander qu’Hachette soit exclu de l’appel d’offres. Cette dernière reste ferme et valide les deux dossiers de candidatures (après le retrait de la BNP du dossier Lagardère) mais il s’agit déjà d’un sérieux coup dans le projet du groupe de médias.

Jean-Luc Lagardère est inquiet

Jean-Luc Lagardère est inquiet

 

Dernière couche

Le 3 avril 1987, c’est le moment des auditions au siège de la CNCL, 56 rue Jacob. Les prestations des deux groupes sont retransmises en direct sur TF1 et les téléspectateurs découvrent alors les deux projets. Hachette présente son dossier le matin et Bouygues passe l’examen l’après-midi. Jean-Luc Lagardère mène le grand oral dans une représentation sans folies, certains diront universitaire. Mais le tout est solide, la réputation du groupe dans le domaine de la communication est importante. A midi, Hachette est archi-favori. Puis, arrive l’audition de Bouygues.

Ce que l’on ne sait pas, c’est que toute l’équipe Bouygues fait, depuis le début de la semaine, des entraînements intensifs pour préparer l’oral devant la CNCL. Chaque jour, Francis Bouygues, Patrick le Lay et les autres essaient de progresser avec Bernard Tapie pour entraineur, qui, s’il a pas mal de lacunes dans la gestion de ses entreprises, est expert dans l’art oratoire. La prestation du groupe de BTP se passe ainsi bien mieux que prévu : ce n’est pas un show à l’américaine mais les auditionnés comme les membres de la CNCL sont très détendus. On peut supposer que le travail de lobbying mené par Bouygues a fonctionné.

Francis Bouygues et Patrick Le Lay lors des répétitions précédent l'audition à la CNCL

Francis Bouygues et Patrick Le Lay lors des répétitions précédent l’audition à la CNCL

 
Réécouter le grand oral de l’équipe Bouygues est du plus grand comique : on y apprend que « faire absorber aux téléspectateurs des séries américaines à longueur de journée, ce n’est pas une fatalité » et que Bernard Tapie imagine bien des soirées de musique classique en première partie de soirée ! Francis Bouygues promet tout à la CNCL qui se laisse séduire : le lendemain, la Commission le choisit pour reprendre la majorité de TF1. Hachette est battue et doit ronger son frein pour ses rêves de télévision. Quelques semaines plus tard, une grande fête organisée à Port-Marly marque la fin de TF1, la chaîne publique, et son passage au privé. Francis Bouygues est très heureux : il a récupéré la première chaîne française en terme d’audiences, avec toutes ses stars. Tout s’annonce pour le mieux !

Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’en coulisses, une grande partie de ses présentateurs vedettes sont en train de quitter le navire…

A suivre…


Je profite de ce premier article pour vous donner les sources les plus utilisées dans cette série d’articles :

  • l’Histoire générale de la radio et de la télévision en France de Christian Brochand, édité par la Documentation Française et dont nous vous avons déjà parlé sur Mandorine.
  • La série documentaire Télévision, histoires secrètes complété du livre La Télé, dix ans d’histoires secrètes de Marie-Eve Chamard et Philippe Kieffer
  • Le premier épisode de la série de documents La Guerre des Télés de Guy Dutheil et Estelle Ghouzi
  • Les numéros de l’émission Affaires Sensibles de France Inter consacrés à la privatisation de TF1 et la vie de la Cinq.

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