La sélection officielle Angoulême 2011 illustrée, Part 2


Le festival d’Angoulême est, pour qui aime le 9e art, souvent un moment particulier. Bruyant, épuisant, stimulant, commercial, underground, auteurs sympathiques ou bougons (rares cependant), c’est un genre de concentré du monde bédéphilique en une ville charentaise coquette et bien tranquille. Le choix éditorial y est pléthorique, loin de nous l’idée de faire une revue exhaustive de la sélection et des ouvrages en présence à travers les quelques articles livrés en ce site, la tâche est bien trop vaste, même pour des âmes désintéressées et motivées que nous sommes…

Angoulême bat actuellement son plein, et quoi de mieux qu’en cette fin de semaine grisâtre que de s’attarder sur la suite de notre revue de la sélection de l’année 2011, et peut être ainsi pour vous donner envie de filer humer l’air angoumoisin pour le dernier jour de Festival.

En bref, pépin.

Pour commencer, un petit rappel, si vous vous intéressez à la sélection, sachez que La parenthèse ainsi que Pluto ont déjà été chroniquées en ces (web)pages. Seront citées rapidement, car non lues, Toxic de Charles Burns, hommage à la ligne claire par l’auteur de l’excellent Black Hole, et Wilson, du toujours intéressant Daniel Clowes.

Il y a quelques années, un court métrage très frais a fait son petit buzz. La révolution des crabes d’Arthur de Pins, était hilarant et très bien fait. Pour prouver qu’Hollywood n’a pas le monopole de la récupération des succès du net, une adaptation par l’auteur vient de sortir en bande dessinée et la qualité aidant, le Pachygrapsus marmoratus de La marche du crabe fait partie de cette sélection. Pour finir la speed review, on ne peut que conseiller Manabé Shima du très sympathique Florent Chavouet. Après un très réussi Tokyo Sanpo, l’auteur nous convie de nouveau au coeur de ses voyages nippons à la découverte d’une petite île japonaise, toujours aidé par des dessins au crayon de couleurs magnifiques et d’un sens du détail digne d’un entomologiste.

Polyp de proximité.


Parmi les potentiels récompensables il y a Asterios Polyp (Ed. Casterman). Sous ce nom étrange, et dans une édition plutôt chic et old school, se cache une oeuvre singulière et forte qui nous est narrée et dessinée par David Mazzucchelli, artiste de talent qui a notamment oeuvré sur Batman Year One. Sauf qu’ici de super héros il n’y a point, on en est même plutôt aux antipodes. Asterios est un archi quinqua, brillant théoricien sans jamais avoir rien construit, intello pointu, névrosé et irritant, qui voit sa vie chamboulée par un éclair qui brûle sa maison et ses souvenirs. Devenu ainsi sans abri, il décide de rompre avec son passé et de prendre la route pour une destination inconnue, un coin paumé de l’Amérique des films de cow-boys pleine de soleil et de poussière. C’est là, auprès d’une famille un peu étrange qu’il va repasser le film de sa vie. La narration éclatée avec des phases de flash back insérées dans le récit nous permet de nous plonger dans la vie d’Astérios et de vite voir qu’il manque des pièces dans le puzzle de sa vie. Obsédé par la symétrie, la perfection, il va réfléchir à pourquoi il en est arrivé là, et comment il a laissé passer sa chance d’enfin trouver la paix en acceptant de se livrer à son ex-femme, son autre moitié. Sous ces dehors de livre introspectif digne d’une agreg de philo se cache un récit réellement sensible, avec une galerie de personnages auxquels on s’attache. Le dessin de Mazzucchelli, fin et précis, dessert l’histoire et le style, changeant et apparemment imprévisible, et se plie à la narration. La douceur des couleurs, traits violets et pastels cyan et magenta rappelant une brochures américaine des années 50 ayant passé des mois sur une lunette arrière de voiture dans ce midwest aride, est remarquablement exploitée et arrive à tenir le récit dans sa volonté de naviguer entre deux eaux, entre douceur et amertume, rêve et réalité. Les anti-aventures de ce héros baladé entre les impulsions de ses névroses et les deus ex machina sont assurément un ouvrage indispensable pour tout amateur de graphic novel, comme on nomme pompeusement ces bédés dont l’histoire consistante fait plus de 45 pages, et font d’Asterios Polyp un classique en puissance.

Sacco mano.

Parmi les autres favoris on retrouve un baroudeur de la narration graphique, Joe Sacco et son Gaza 1956, en marge de l’Histoire (Ed. Futuropolis). Cet américain est devenu un grand spécialiste, en plus d’être un de ses inventeurs, du reportage en immersion dessiné. Qu’il soit en Palestine ou en ex-Yougoslavie, sa rigueur journalistique fait de chacun de ses ouvrages un témoignage indispensable pour comprendre deux des conflits majeurs des cinquante dernières années. Dans Gaza 1956, il s’attaque à un drame vieux de 50 ans, vague note de bas de page dans un rapport de l’ONU, pour tenter de reconstituer les quelques heures fatidiques qui ont conduit l’armée israélienne à tirer sur des civils dans ce qui était alors un sommaire camp de réfugiés. Les chiffres sont incertains, les mémoires hésitantes, dans cette enquête méticuleuse et patiente où Joe Sacco donne de sa personne. Au coeur d’un des points chauds des grands conflits mondiaux, il essaie de comprendre comment s’est construit cette situation complexe et épineuse, dans cette guerre dont la rancœur s’est transmise en héritage, entre deux peuples qui ont connu et connaissent leur lot de souffrances pour ces arpents de terre aride chargés d’Histoire. Le dessin extrêmement fouillé et documenté rend ces portraits de survivants vivants et poignants, tout en nous plongeant dans la vie contemporaine dans cette ruche de débrouille au quotidien et de tension qu’est Gaza. D’autant que Sacco s’implique mais ne donne pas de leçons, il relate les faits bruts, tente de faire la part de la vérité et de la légende, oppose et croise ses témoignages, tout en gardant prépondérant l’aspect humain des entretiens. Le pavé de 400 pages qui en résulte donne lieu à un document riche et complexe, complété par une bibliographie sur les faits relatés, qui fait de Gaza 1956 un ouvrage aussi nécessaire à l’amateur de BD qu’au passionné d’histoire contemporaine.

Courage lecteur, c’est bientôt fini…

L’exilé de Kalevada (Ed. ça et là) de Ville Ranta est de facture plus classique. Inspirée de la vie d’Elias Lönnrot, érudit finnois, médecin, poète et compilateur des traditions orales ancestrales Suomi, le récit se déroule dans une ville reculée de la Finlande rurale du XIXè siècle. Entre une famille envahissante, des notables locaux avinées, des dettes et une liaison avec une femme mariée, notre héros se sent pris au piège de sa propre vie. Porté par un dessin noir et blanc au style particulier, fait de traits peu assurés tels qu’ils auraient été griffonnés les mains nues dans le grand nord, le récit arrive à bien retranscrire cette sensation d’angoisse du héros, où les grands espaces du nord ne peuvent rivaliser avec l’exiguïté et l’enfermement ressenti dans ces petits villages isolés.

Grand frère dans un loft plein d’histoires secrètes.

Matthieu Bonhomme et Lewis Trondheim se sont associés pour développer Omni-visibilis (Ed Dupuis). C’est à dire l’histoire d’un gars moyen qui bosse dans une agence de pub, un monsieur tout le monde, juste un peu maniaque sur l’hygiène. Mais un jour, par un incroyable raccourci scénaristique, toutes les personnes de la planète peuvent voir, entendre et sentir ce qu’il voit, entend ou sent. Outre le fait que tout le monde sait continuellement ce qu’il fait et où il est, la moindre chose un peu intime est livrée en pâture à la terre entière. Omni visibilis, est de ce fait très amusant et la paranoïa inhérente à ce désagrement de partage forcé se couple à une réflexion originale et décalée sur la télévision en général, et sur la télé réalité en particulier. Alors ami lecteur, si cette sélection t’a alléché, file, cours, vole pour dévorer tous ces bons conseils de lecture, et n’hésite pas à aller faire un tour en Charente, ça peut faire une belle balade du dimanche!

Précédemment, dans la série Festival International de la BD d'Angoulême