Le chanteur – Cathi Unsworth


Mai 1977. Hull, ville britannique de dockers. Pour Steve, lycéen désœuvré, le futur n’est guère glamour. S’il ne réussit à quitter cette ville morne, ce sera la mine. Admirateur inconditionnel de Steve Jones, le guitariste des Sex Pistols, il rêve de créer son propre groupe de punk. C’est alors qu’il rencontre Lynton, un autre lycéen, le seul black de la ville, qui subit pas mal de brimades de la part des petits durs du lycée. Steve le prend sous sa coupe et lui fait découvrir les Pistols. L’électrochoc est tel que Lynton accepte, avec Kevin, un autre rebut gringalet à lunettes, de former un groupe. A force de rapines, il parviennent à récupérer le matériel nécessaire à leurs répétitions. Et lors d’un concert des Pistols, ils rencontrent leur futur chanteur : Vince, un type immense, fasciné par Elvis, avec une aura à faire pâlir Sid Vicious. Blood Truth est né.
Ils sont rapidement signés par un producteur douteux, qui les fait tourner dans le nord du pays. Puis un label indépendant les signe. 3 ans de folie s’enchainent : albums, tournées, dope. Le quotidien d’un groupe de rock de l’époque. Puis Vince disparaît sans laisser de traces.

Novembre 2001. Eddie est journaliste culturel, mais il peine à réellement percer dans le métier. Son quotidien est surtout fait de beuveries, entre deux piges pour des journaux de seconde zone. Lors d’un concert anecdotique, il croise un photographe légendaire : Gavin a couvert la glorieuse époque des années punk & post-punk, a rencontré les plus grands, de Siouxie à Lyndon en passant par Ian Curtis. Ébloui par ce CV – et un peu jaloux – Eddie sympathise avec lui. Gavin lui fait découvrir son groupe chouchou de ces années là : Blood Truth. Ils passent la nuit a écluser de vieilles VHS des performances du groupe. Eddie est conquis. Il décide d’écrire un livre à propos de Blood Truth, de retrouver tous les acteurs de cette histoire, et surtout, d’enquêter sur ce qui a bien pu arriver à Vince Smith, le chanteur du groupe.

Polar punk

S’enchainent alors de courts chapitres, nerveux comme des titres punk, alternant biographie du groupe imaginaire et l’enquête et les déboires d’Eddie. Cathi Unsworth nous embarque au plus près de l’industrie musicale des années punk, reconstitue le climat morne et électrique de ces années là, la colère sourde de ses acteurs, l’arrivée de Thatcher au pouvoir, les manifs qui tournent mal et la dope qui envahit peu à peu l’industrie musicale. On croise les Pistols, Siouxie, Malcolm McLaren & Vivienne Westwood, mais aussi des personnages complètement fictifs, mais fichtrement réalistes.

Seulement Cathi Unsworth ne se « contente » pas de décrire l’industrie punk. Elle nous plonge aussi dans le Londres de ces années là, et des années 2000. Un quartier en particulier : l’emblématique Camden, endroit plutôt glauque, réunissant camés et dealers, centre de la contre-culture, avec des pubs et des disquaires à tous les coins de rue. La toile de fond idéale pour un polar, à fortiori punk.

On ne peut réprimer un petit sourire lorsque vient la description d’un Paris romantique, complètement idéalisé, par Eddie comme par Vince – et aussi par l’auteur, apparemment. Romantisme qui tombe à plat lorsque Vince et Sylvana, son épouse – considérée comme un clone de Nancy Spugen par les autres membres de Blood Truth, c’est tout dire – traversent Pigalle, et son lot de sex shops et d’ivrognes. Ils idéalisent tous deux Montmartre et le Sacré Cœur. Selon Vince, « il n’y a rien de plus romantique ». Et pour Eddie aussi, jusqu’à ce qu’un détective français lui explique la véritable histoire de la basilique…

Ever get the feeling you’ve been cheated?

C’est le grand problème d’Eddie. C’est un idéaliste. Il se fourvoie complètement sur la réalité des années punk, sur sa violence, sa laideur. En déterrant cette histoire, il s’enfonce peu à peu dans une enquête inattendue. Il rencontre des vestiges punk, bouffis par l’alcool et la drogue, parfois amers et toujours méfiants à son encontre. Il y perd l’amour de sa vie, lasse de le voir perdu dans des histoires vieilles de 30 ans, et le sens des réalités. Mais il sera très rapidement rattrapé par cette même réalité.

Cathi Unsworth est une ancienne journaliste et critique rock – notamment pour l’illustre magazine Sounds -. Elle signe ici un polar sombre, haletant et addictif, imprégné de guitares lourdes, de cris de colère et de non-dits. Et lorsque la vérité que l’ont avait cru deviner éclate, on n’en sort pas vraiment indemne.


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