Moi, Assassin


La passion pour certains membres de la rédaction pour l’ibérie n’étant pas un mystère, vous ne serez point étonnés que nous vous parlions d’un auteur de phylactères d’au-delà des Pyrénées, Antonio Altarriba, dont nous avions déjà parlé en sus en ces colonnes.

En effet l’auteur du très poignant L’art de voler vient de sortir le diamétralement opposé Moi, Assassin, de nouveau chez l’éditeur Denoël Graphic, qui confirme là sa politique de titres ambitieux et différents (publiant pêle-mêle Alyson Bechdel, celle du fameux test, Posy Simmonds, Sarnath Banerjee ou encore Nikolaï Maslov, sans compter les Sfar ou autre David B.). En effet, après s’être plongé au plus profond de sa propre mémoire familiale, Altarriba change radicalement de genre avec une fiction aussi noire que troublante.

Prof au volant, mort au tournant

Moi, assassin est en fait une histoire qui peut sembler classique, celle d’Enrique Rodríguez Ramírez, homme a priori ordinaire derrière lequel se cache un insaisissable tueur en série. D’autant que l’homme, dont l’illustrateur Keko semble avoir pris un malin plaisir à lui prêter des traits semblables à l’auteur, est un brillant professeur d’art, spécialisé dans la représentation de la cruauté dans l’art baroque et religieux. On pourrait donc croire que l’on se trouve devant une énième resucée Dexterienne avec l’assassin-à-métier-en-relation et son dark passenger. Sauf qu’ici pas de pulsion morbide venue du fond de la caboche, mais à l’inverse une pleine conscience de sa pratique, sublimée dans ce qu’il considère non pas comme des assassinats mais des performances artistiques à part entière. C’est donc une tranche de vie de cet homme que l’on suit au hasard de ses assassinats, dans un troublant parallèle entre les aléas de son existence banale, les relations humaines qui en découlent et ses « œuvres » ou les personnes se vident de leur substance empathique pour devenir des objets artistiques.

moi assassin planche

Histoire de lard

L’histoire est finalement aussi un prétexte pour plonger dans la partie la plus noire de la psyché ibérique. Preuve en est la mise en lumière (si l’on peut dire) de cet art baroque, sombre et violent qui peuple abondamment églises et musées, qui a permis à l’auteur de développer à travers son personnage une analyse assez poussée sur ce qu’il appelle « l’art cruel ». En effet, de Christ en agonie aux peintures saisissantes de Goya, l’art espagnol est à cette époque traversé par une noirceur et une violence impressionnante, en n’ayant rien à envier au films gores et en cela bien plus choquants (et pourtant aujourd’hui « respectables ») qu’un sapin de Noël gonflable. La violence au cœur de la société (espagnole aussi bien qu’humaine) est aussi au centre de ce drôle de récit, entre conflits entre universitaires imbus et conservateurs, laissés pour compte, et histoires de couple en pleine déliquescence. Le personnage d’Enrique est parfait d’ambiguïté, oscillant entre lucidité glaçante sur la condition humaine, faisant de tous des meurtriers potentiels (dont lui), et cynisme absolu lorsqu’il s’oppose à ses collègues cléments vis-à-vis des heures sombres du terrorisme basque, non-meurtriers et pourtant partisans d’une mort idéologisée, ce qu’il méprise profondément.

Scalpel ou couteau?

Moi, assasin d'Antonio AltarribaLe scénario est relativement simple et classique dans son déroulement, et ne nous ménage pas de mystère vis-à-vis du personnage. En effet, il nous plonge sans ménagement au cœur d’une de ses « œuvres » dès la première page, et sans suspense ou esbroufe se révèle surtout judicieux de par sa réflexion sur la violence, la mort et la cruauté à travers son personnage miroir/confident. Loin de son précédent travail, quoiqu’il contienne encore des bribes autobiographiques (non content de ressembler physiquement à Enrique, Altarriba a en effet enseigné littérature française à l’université du Pays Basque), il ne se prive toutefois pas de formuler un certain nombre de critiques acerbes sur la société actuelle, entre froideur, conservatisme et idéologies violentes. Le tout est parfaitement mis en images par Keko, avec un noir et blanc relevé de rouge sang rappelant à la fois le trait classique de Will Eisner, la BD underground des 80’s et les audaces graphiques du Frank Miller de Sin City. Ce dessin puissant et expressif sait naviguer habilement entre noirceur et banalité pour tout à coup sublimer la brutalité de certaines scènes.

Un roman graphique noir de chez noir qui ne laisse pas indifférent.

 


Moi, assassin de Antonio Altarriba et Keko Traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco Denoël Graphic 136 pp., 19,90 €

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