Myst, où les livres vous font vraiment voyager


Épisode no8 de la série Petite histoire du jeu vidéo

Avec maintenant vingt ans au compteur en tant que joueur de jeux vidéo, j’ai établi un panel bien établi de titres et de séries préférées. De Metal Slug X à Mass Effect, d’Arcanum à Rise of Nations en passant par Final Fantasy VIII et Tomb Raider, j’ai pu explorer de nouveaux mondes et ressentir de nombreuses émotions. Cela me permet aussi de pouvoir conseiller des amis qui souhaitent découvrir des horizons différents ou veulent se lancer dans des genres de jeux qui leur sont inconnus. Mais lorsqu’on me demande le titre qui m’a profondément marqué, la réponse est bien souvent la même : Myst.

L'île de Myst. Là où l'aventure commence.

L’île de Myst. Là où l’aventure commence.

La fin n’est peut-être pas encore écrite

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Myst n’est pas qu’un jeu isolé. C’est en fait un gigantesque univers auquel je vais tenter de vous initier. Mais pour ne pas perdre le fil, nous allons commencer notre exploration par le jeu vidéo et plus précisément par le tout premier titre de la série. Nous sommes en 1993 et deux frères originaires de Spokane dans l’état de Washington, Rand et Robyn Miller, sont à la tête de leur propre studio de développement, Cyan. Ils mettent le point final à leur nouveau jeu, baptisé Myst. C’est sur Mac que le jeu sortira en premier et il faut quelques temps avant que les joueurs Windows puissent profiter de l’aventure. La maison d’édition qui publie le titre n’est pas une inconnue puisqu’il s’agit de Brøderbund Software qui a édité des grands succès comme A la poursuite de Carmen Sandiego dans le monde ou le Prince of Persia de Jordan Mechner.

L’intrigue est assez simple à comprendre. Vous êtes l’Étranger, un personnage qui n’a ni nom, ni visage, ni voix, ni corps. C’est vous, c’est moi, c’est n’importe qui. Un jour, vous trouvez un livre sur la couverture duquel est seulement inscrit le mot « Myst ». En l’ouvrant, vous tombez sur une image animée qui vous présente une île inconnue. Mais en touchant l’image, vous êtes immédiatement transporté vers cette île, sans pouvoir à priori retourner d’où vous venez. Aucune indication ne vous permet de vous orienter, vous ne trouverez qu’une lettre d’un certain Atrus destinée à Catherine. Pour le reste, vous allez devoir découvrir ce qui se trame par vous même.

C’est cette intrigue très énigmatique qui attire tout de suite dans Myst. L’idée d’un livre qui vous permet de vous transporter dans un autre monde, simplement en le touchant, est véritablement géniale. Le jeu est de plus visuellement très beau. Pour un joueur de 2014, c’est dur de le croire, mais en 1993, ce fut une claque visuelle. L’ambiance musicale est particulièrement léchée, la bande-originale est d’ailleurs l’œuvre de Robyn Miller. Myst est surtout, pour son époque, un jeu extrêmement dur dont les énigmes ne se livrent pas si facilement. Malgré un système d’indices, beaucoup de joueurs se sont cassés les dents et n’ont pas réussi à atteindre la fin de ce premier volet. La fin, si elle apporte quelques réponses, pose néanmoins de nombreuses questions qui permettent aux joueurs d’imaginer de nombreuses théories.

Succès critique à sa sortie, Myst est surtout un carton commercial. C’est d’ailleurs jusqu’en 2002 le jeu le plus vendu sur PC avant d’être détrôné par la première itération des Sims. Les frères Miller deviennent des stars du jeu vidéo et le studio Cyan peut commencer à mettre en chantier une suite à son best-seller. Début 2000, une amélioration du jeu sort sous le nom Myst : Masterpiece Edition (Myst : l’Apogée dans nos vertes contrées) qui améliore la qualité de l’image et du son, mais garde la navigation en image par image. A la fin de cette même année 2000 sort en Amérique du Nord realMyst, qui renouvelle le jeu en le recréant dans un environnement 3D où le joueur se déplace en temps réel (un remake de realMyst est sorti cette année sous le nom de realMyst : Masterpiece Edition). Le Myst original est quant à lui sorti sur un grand nombre de plateformes : Sega Saturn, CD-i, Atari Jaguar, 3DO, Playstation, PSP, Nintendo DS et 3DS, et même sur iPhone.

Myst, où les livres vous font vraiment voyager

Créer un des jeux les plus vendus vous autorise à faire une pub pour Gap. On pardonnera aux frères Miller ce coup-là.

Une histoire un peu mouvementée

Suite au succès du premier opus, quatre suites furent développées. Toutes ne l’ont pas été par Cyan mais le studio a bien eu son mot à dire sur les jeux qui sortaient pour qu’ils prennent place dans l’histoire que les frères Miller avait imaginée.

La première suite est développée par Cyan et s’intitule Riven – La suite de Myst. Le jeu sort en 1997 et reprend exactement là où s’arrêtait Myst. Le joueur incarne toujours l’Étranger et fait face à Atrus, qui lui demande son aide. Sa femme, Catherine, est retenue prisonnière par le père d’Atrus, Gehn, dans l’âge de Riven. Le jeu reprend la navigation du premier opus image par image et l’on retrouve Robyn Miller à la composition de la bande originale. Encore une fois, le jeu est un succès critique et commercial puisque Riven est le jeu PC le plus vendu de l’année 1997. Cependant, c’est après la création de cette suite que Robyn Miller quitte Cyan, Rand décidant quant à lui de rester au studio.

Le troisième opus de la saga se nomme Myst III – Exile. Sorti en 2001, il est cette fois-ci développé par Presto Studios, Cyan ayant d’autres projets à ce moment-là. Dans cet opus qui ne se situe pas directement après Riven, le joueur incarne une nouvelle fois l’Étranger et rend visite à Atrus, Catherine et leur dernière née, Yeesha. Cependant, un inconnu arrive au domicile d’Atrus, vole un Âge que ce dernier a écrit et s’enfuit. L’Étranger va alors partir à la recherche de cet inconnu et découvrir une facette cachée de l’histoire de la famille d’Atrus. Le jeu reste un pointer et cliquer (comprenez que l’on avance en cliquant dans une direction) comme ses aînés mais ce coup ci, on pourra regarder dans tous les directions possibles à chaque étape. Si le jeu a reçu de bonnes critiques, les ventes n’ont pas été aussi brillantes que pour les titres précédents. Beaucoup de joueurs pensant notamment que le rythme lent des jeux du type de Myst n’étaient plus dans l’air du temps.

Néanmoins, un quatrième volet de la série sort en 2004. Il se nomme Myst IV – Revelation, est développé par le studio Ubisoft Montréal et suit sa quête pour retrouver Yeesha, enlevée dans la maison d’Atrus à Tomanha. Il reprend le système de jeu du troisième opus en améliorant encore les graphismes. Le succès critique est meilleur que pour Exile et les ventes, même si elles n’atteignent pas les sommets de Myst et de Riven, sont très satisfaisantes.

Suffisamment en tout cas pour qu’un cinquième opus, Myst V – End of Ages, sorte en 2005. Cette fois-ci, c’est Cyan (renommé à ce moment-là Cyan Worlds) qui s’en occupe et Rand Miller annonce alors que ce sera le point final de la saga. Cette fois, le joueur répond à l’appel d’un Atrus très vieux, qui a perdu sa femme. Il n’a plus de nouvelles de sa fille Yeesha et cherche à savoir ce qui lui est arrivé. Le titre n’utilise plus le système de pointer et cliquer, mais un environnement 3D en temps réel, où le joueur peut se balader où il le souhaite. Avec ce dernier acte, les ventes de la franchise Myst, tous titres confondus, dépassent les douze millions d’exemplaires.

La licence a une histoire très mouvementée en ce qui concerne ses éditeurs. Le premier jeu a donc été édité par Brøderbund Software. L’entreprise, qui édite aussi des logiciels professionnels et pour les particuliers, décide de créer en 1997 un label dédié spécifiquement aux jeux vidéo qu’elle édite, Red Orb Entertainment. C’est sous ce label que va sortir Riven ainsi que Myst : l’Apogée. En 1998, en proie à des difficultés financières, Brøderbund est rachetée par The Lerning Company (TLC), plus connu pour ses logiciels éducatifs. Mais, nouveau mouvement dans la vie de la licence Myst, à la fin de cette même année, TLC est racheté par le géant américain Mattel qui va créer à partir de cette acquisition Mattel Interactive. On parle d’un prix de 3,5 milliards de dollars. Mattel va publier realMyst et commander au studio DreamForge Intertainement une suite à la saga. Quand le studio annonce à Mattel un délai de deux ans pour la réalisation du jeu, ces derniers vont charger un autre studio, Presto Studios, de réaliser un autre Myst et de le sortir plus rapidement que celui commandé à DreamForge.

Sauf qu’un événement va une nouvelle fois tout bouleverser : à la fin de l’an 2000, Mattel se sépare de sa filiale Mattel Interactive, cédée à Gores Technology Group avec mission de trouver un acheteur. Depuis sa création, Mattel Interactive est un gouffre financier, à tel point qu’une journaliste du Los Angeles Times qualifiera le rachat de TLC par Mattel d' »une des pires acquisitions dans l’histoire des sociétés commerciales« . Gores Group va diviser la firme en plusieurs pôles et le secteur Divertissements et jeux sera vendu début 2001 à Ubisoft qui récupère alors la licence Myst, mais aussi celle de Prince of Persia dont le studio de Montréal fera un reboot réussi. Le développement du troisième volet de Myst touche à sa fin chez Presto Studios et Ubisoft décide de sortir le jeu. En revanche, le développement du quatrième opus est retiré à DreamForge et transféré au studio Ubisoft de Montréal. C’est cette version qui sortira sous le nom de Myst IV – Revelation. D’autre part, l’entreprise française publiera le dernier volet, End of Ages.

Myst, où les livres vous font vraiment voyager

Vous suivez ? Pas trop besoin d’aspirine ?
(Au fait, voici J’nanin, âge de Myst III – Exile)

Il ne faut pas croire que Cyan a délaissé son bébé lors de la conception d’Exile et de Revelation. D’une part, Rand Miller avait édicté un certain nombre de règles au sujet du monde de Myst que Presto Studios, DreamForge puis Ubisoft Montréal se devaient de respecter à la lettre afin que toute la saga puisse jouir d’une unité parfaite. D’autre part, Miller interprétait dans Myst et Riven le rôle d’Atrus et le reprend pour Exile et Revelation. On peut fortement supposer que si l’histoire lui avait déplu, il n’aurait pas repris son rôle.

Une fenêtre ouverte sur des mondes

L’univers de Myst est structuré par certains points fondateurs. En voici quelques-uns mais je me permets de déclencher l’alerte spoilers. Myst est une licence d’une extrême richesse mais basée sur la découverte par le joueur du monde et de l’histoire créée par les frères Miller. Toutes les clés ne sont pas donnés immédiatement et les quelques pistes que je vais évoquer en révèlent déjà beaucoup. Si vous ne souhaitez pas vous gâcher le plaisir de la découverte, sautez les prochains paragraphes !

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La civilisation D’ni

L’un des principes fondateurs de la série est l’héritage laissé par une civilisation ancienne disparue, la civilisation D’ni. Il s’agissait un peuple très avancé, qui avait fuit son monde en péril pour la Terre et s’était installé dans des cavernes souterraines pour prospérer. La principale différence entre un D’ni et un humain est sa longévité : un D’ni peut vivre près de 300 ans. Ce peuple a été totalement détruit par un cataclysme presque 200 ans avant le début des événements du premier Myst. Atrus est un descendant des D’nis par son père Gehn. Pour donner corps à cette civilisation imaginaire, les frères Miller sont allés jusqu’à inventer une langue et un alphabet spéciaux.

Les livres de liaison et les voyages entre les mondes

Dans le monde de Myst, il existe une infinité de mondes plus ou moins différents, que l’on appelle Ages. Les D’nis étaient initiés à l’art dit de l’écriture : ils pouvaient, en écrivant un livre de liaison, établir une connexion entre leur Age et un autre et s’y déplacer en touchant simplement l’image animée sur la première page. C’est l’un des principaux points de friction entre Atrus et Gehn : pour ce dernier, il crée de nouveaux mondes alors qu’Atrus a bien compris qu’il ne faisait qu’établir un lien entre des mondes déjà existants.

Question interactivité avec un livre, on n'a pas encore fait mieux

Question interactivité avec un livre, on n’a pas encore fait mieux

Atrus et sa famille

Dans les cinq volets de la série, vous avez affaire à Atrus ou à l’un des membres de sa famille. Dès le premier jeu, vous le croisez ainsi que ses deux fils, Sirrus et Achenar. Atrus n’a quand même pas de bol : son père est un mégalomaniaque qui l’a abandonné à la naissance puis récupéré ; ses deux fils sont devenus cupides et avides de pouvoir, quitte à l’enfermer eux-même, sa femme est enlevée… Et, en tant qu’« étranger », vous venez toujours à son secours, vous devenez ainsi son meilleur ami.

Hello ? Is anybody there ?

Le message principal de Myst, c’est « débrouillez vous ». On peut facilement se perdre dans les paysages somptueux des différents Âges, rester perplexe devant un mécanisme en se demandant à quoi ça sert, le jeu ne vous aidera pas beaucoup. Et n’espérez pas de l’aide d’autres personnages : soit il n’y a personne (dans le premier jeu, vous ne rencontrez qu’une seule personne, et seulement à la fin) soit les deux ou trois personnes que vous croisez ne vous donneront aucune solution. Pour résoudre les énigmes, il faut souvent lire beaucoup de textes, notamment les journaux d’Atrus disséminés à travers les jeux.

Vous n’aimez pas le jeu vidéo ? Pas de problème.

Si la série principale comporte cinq épisodes principaux, il existe un dérivé qui possède lui aussi sa petite histoire. A la sortie de Riven, Cyan commence à s’intéresser à une possible adaptation de Myst en ligne. Ce projet connut plusieurs noms, avant de finalement se nommer Uru. Le développement prend fin en 2003 mais Ubisoft ne croit pas vraiment à la composante multijoueur de ce projet. Cyan le transforme alors en jeu solo et hors-ligne, nommé Uru : Ages Beyond Myst prenant place dans le Nouveau-Mexique et incitant le joueur à en découvrir plus sur la civilisation D’ni. Un pan multijoueur, Uru Live commence alors sa phase de test mais, dès 2004, Ubisoft annule le lancement officiel, arguant un nombre d’inscriptions limité. Le contenu prévu pour le mode en ligne fut distribué sous forme d’extensions pour Uru : Ages Beyond Myst : To D’ni et The Path of A Shell

uru_ages_beyond_myst

En 2007, Cyan s’associe avec la société GameTap pour retenter l’aventure multijoueur avec Myst Online – Uru Live qui malheureusement connaît le même sort que Uru Live un an plus tard. Cela coïncide avec un moment de fortes turbulences pour le studio qui licencie pratiquement tout son personnel et manque de mettre la clé sous la porte. Cependant, les fans décident de travailler bénévolement sur une solution et Cyan décide de rendre public le code source du jeu. Après de nombreux efforts, la troisième mouture du pendant online de Myst, Myst Online – Uru Live Again sort en 2010 et est toujours actif à ce jour. Vous pouvez tester par vous même : la création de compte et le téléchargement du jeu sont totalement gratuits.

Myst a également connu des incursions dans la littérature de science-fiction. Trois livres ont été écrits par les frères Miller en collaboration avec l’auteur David Wingrove : Le livre d’Atrus sort en 1995, suivi du Livre de Ti’Anna l’année suivante et le Livre de D’ni en 1997. Les romans approfondissent les histoires racontées par les jeux et sont très intéressants pour qui souhaite en savoir plus sur les zones d’ombre laissées par les cinq épisodes PC. Une compilation de ces trois titres est parue en 2004 en version originale sous le nom The Myst Reader, trouvable facilement en format Kindle sur Amazon. Pour la version française en revanche, il semble que l’éditeur, J’ai Lu SF, n’envisage pas un retirage des trois livres. Il faut se tourner vers le marché de l’occasion.

Ça peut se trouver en bouquinerie

Ça peut se trouver en bouquinerie

Toujours côté livres, on peut retenir le projet Unwritten qui consiste en la création d’un jeu de rôle dans l’univers de Myst. Une campagne de financement participatif sur le site Kickstarter a porté ses fruits et le livre de base devrait sortir en format papier et PDF fin 2014/début 2015. Cyan a accepté que les personnes derrière Unwritten utilisent l’univers de la saga et a même mis un peu de sous dans le projet pour l’aider à se réaliser.

Mais l’actualité la plus brûlante sur Myst est bien l’annonce, le 7 octobre 2014, d’un partenariat avec le studio Legendary Pictures pour créer une série télévisée Myst.
Cyan compte également développer un jeu vidéo compagnon qui suivra l’évolution de la série télévisée. Pas de grand chose de plus à se mettre sous la dent mais j’attends impatiemment de nouveaux développements sur ce sujet !

Merci à vous. Vraiment.

Merci à vous. Vraiment.

J’ai essayé d’être le plus complet possible pour cette courte introduction sur la saga Myst mais si cet univers vous intéresse, jouez-y pour vous plonger encore plus profondément dans cette trame scénaristique magique. Si les vieux jeux vous rebutent, tentez la version realMyst du premier opus, trouvable sur Steam ou GOG.com, et laissez-vous emporter. Si vous souhaitez plus d’informations, Mystpedia est une très bonne base d’informations francophone sur l’univers créé par Cyan. Et comme le dit si bien Atrus :

« la fin n’est peut-être pas encore écrite »

 

Précédemment, dans la série Petite histoire du jeu vidéo