One Piece… and love!


Un jour un poète cita Monkey D. Luffy dans une de ses chansons… Mais qui diable était donc ce mystérieux personnage? Il est bien connu ici que certaines personnes chroniquant en ces pages (bien sporadiquement certes) sont d’absolues béotiennes dans l’univers des mangas. Pour l’identifier il fallait donc un deus ex machina, une caution prestigieuse venue par l’entrefaite de l’excellentissime Boulet. Cet homme exquis, auteur humoristique de qualité, apprécie au plus haut point One Piece. C’est en tout cas ce qu’affirme l’ami Why, invitant votre serviteur à parcourir  les 51 tomes des aventures de Luffy et ses compères pour juger sur (one) pièces. Pour quelles conclusions? Lisez donc la suite pour les connaître….

luffy-zoroEn route pour l’aventure! (On ne résiste pas à l’appel du Manga).

One piece est une publication au succès phénoménal. Cette chronique n’est donc pas là pour aider au succès d’une publication au tirage pachydermique, mais vaut plutôt comme analyse des premiers pas d’un nouveau venu dans le monde du manga shônen. Shônen. En voilà un gros mot lâché sans prévenir, et ce tout au long des colonnes de ce blog. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec ce type de définitions (dont l’auteur de ces lignes, merci Wikipédia), le shônen (littéralement « adolescent ») est le terme japonais désignant un manga destiné aux jeunes garçons. Les thématiques peuvent  donc être variées mais répondent au genre nekketsu (« sang bouillant »)  avec une série de codes omniprésents : jeune héros naïf et sans parents, parcours initiatique, aventures, jeunes filles longilignes à poitrines surdimensionnées, affrontements, amitiés, loyauté, etc.  One piece répond aisément à ces critères et peut donc être mis dans cette boîte sémantique pubertaire.

Mais trêve de blabla, cette chronique est sensée être une porte d’entrée pour la lecture de mangas, et pas un digest sur le genre à destination d’agrégés de littérature. Venons-en au fait. Que vaut donc ce One piece pour un(e) lecteur/trice plus ou moins vierge de ce type de publications?

Cœur de Pirate

One piece est donc une histoire toute simple. Dans un monde fait d’îles et d’eau, Monkey D. Luffy, un jeune homme naïf et plein d’enthousiasme ne jure que par l’aventure à travers les océans. Coiffé d’un éternel chapeau de paille, présent de Shanks le roux, pirate au grand cœur qui lui sauva la vie lorsqu’il avait 8 ans, il souffre tout de même d’un léger handicap : en cas de chute dans l’eau, il ne flotte pas plus qu’une enclume. En cause, l’ingestion d’un Fruit du démon, met aux pouvoirs surnaturels qui lui a conféré en échange un corps d’une élasticité à faire pâlir de jalousie Reed Richards. Qu’à cela ne tienne, il prend la mer et se constituera au long de ses péripéties un équipage disparate et foutraque, assemblage improbable d’un capitaine un peu idiot (Luffy) flanqué dans les premiers tomes d’une navigatrice kleptomane (Nami), d’un sabreur impulsif (Zoro/Zorro), d’un cuistot érotomane (Sanji/Sandy) et d’un loser mythomane (Usopp/Pippo). Compagnons d’aventures sur la dangereuse Route de tous les périls, ils suivront jusqu’au bout leur ami Luffy dans sa quête : succéder à feu Gol D. Roger en tant que Seigneur des Pirates. Pour cela rien de plus simple, il suffit juste de survivre dans ce monde aquatique semé d’embûches et de mettre la main sur le fabuleux trésor que Roger a caché quelque part sur le parcours, le légendaire, voire chimérique, « One Piece ». C’est sans compter sur les forbans de tous bords, aux formes, pouvoirs et intentions variés, qu’ils soient du côté des pirates comme de celui de la loi, qui vont s’évertuer au cours de son périple à l’en empêcher…

La route est droite mais la pente est forte

Le pitch est volontairement simple, voir simpliste, ce qui pour une histoire aussi foisonnante comme celle de One piece est loin d’être aisé. Point ici l’idée de détailler ici plus en détail l’intrigue de cette bande dessinée (1). Pour les fans cela n’aurait aucun intérêt et pour les non initiés ça risquerait assez vite de ressembler à du japonais en V.O. Comme dans tout manga du genre, il y a des personnages à foison, des rebondissement abracadabrantesques à tous les coins de rue et des affrontements tout ce qu’il y a de plus mémorables. Certes la narration est parfois un peu puérile, (surtout dans les premiers tomes comme on le verra au paragraphe suivant), n’hésitant pas à la surenchère de situations improbables, un peu comme une guéguerre de cour d’école (moi je t’ai tué! eh beh non pasqu’on dirait que moi j’ai développé un pouvoir surprise et c’est moi qui te gagne à la fin!). Mais ne sommes nous pas tous de grands enfants? Et après tout la bonne vieille aventure de pirates, thème old school remis au goût du jour dans un joyeux maësltrom d’influences, est un un plaisir (coupable?) difficile de bouder en ces temps de morosité.

Références (Grübber)

A l’instar d’autres célèbres mangas, le récit mûrit avec le temps. Le trio magique auteur/personnage/lecteur grandissant, l’intrigue, simple au début, va en se complexifiant. Au début de la publication du titre Eichiro Oda avait 22 ans, toutes ses dents et l’enthousiasme de sa jeunesse. Mais il est certain qu’il ne se doutait pas un instant qu’il deviendrait un big boss du manga 10 ans plus tard. Pendant toutes ces années, le récit s’est enrichi, sur une même trame de départ, le genre « récit de pirates », sujet universel et à même de séduire le plus grand nombre, participant à donner de la cohésion aux rebondissement. En effet, quoi de plus normal qu’un équipage voguant d’îles en îles, et découvrant sans cesses de nouveaux horizons, avec la horde d’alliés et d’ennemis en découlant? L’imagination fertile d’Oda permet en outre d’apprécier une floppée de personnages aussi loufoques que charismatiques, et d’apprécier sa connaissance et son ouverture d’esprit, ainsi qu’une faculté très astucieuse à digérer et recycler ses influences. En effet, loin de l’image « grand public » du monomaniaque sans culture que seraient les mangakas, l’auteur fait ici preuve d’une connaissance des civilisations de la mer assez approfondie, et l’on reconnait sans mal des références aux vikings, à la république de Venise ou encore à…Waterworld! Et, encore plus surprenant, dans les interludes des divers volumes on découvre dans le courrier des lecteurs que ces derniers ne sont pas en reste et saisissent parfaitement les références. On est encore loin ici de l’image de l’otaku renfermé… Ou de la bande dessinée comme outil de stimulation intellectuelle.

One piece of meatcake.

L’une des parties les plus consistantes de ce manga, c’est l’incroyable force de sa narration qui sait se réinventer continuellement. Tout shônen manga qui se respecte connait une constante montée en puissance et en intensité dans les combats comme dans les aventures. Les capacités et pouvoirs des personnages principaux évoluent et augmentent en fonction des adversaires qu’ils rencontrent. Mais dans ce manga ce n’est plus une simple montée en puissance dont on parle mais d’une révolution perpétuelle, tous les postulats de bases sautant joyeusement les uns après les autres. Tout comme les personnages se moquent de l’ordre établi, Oda se moque des conventions et des limitations narratives. Sa seule limitation, comme pour les Lego®, c’est l’imagination. Au risque de parfois perdre les lecteurs les moins attentifs…

Dans One Piece les personnages ne sont pas les seuls à évoluer, l’univers entier du manga est obligé de faire de même pour pouvoir contenir toute cette énergie. Tout est tellement puissant qu’il faut renforcer, agrandir et faire de la place pour que l’ensemble ne vole pas en éclat. Plus que dans n’importe quelle autre bande dessinée, l’auteur sème des indices d’importance diverse un peu partout, ce sont autant de détails qui lui servent ensuite pour enrichir son récit. On sent que Oda sait où il veut en venir et on le remercie de ne rien nous épargner pendant le voyage pour y arriver. C’est une des raisons de son succès, ce mélange de richesse narrative, de personnages consistants et attachants, de références nombreuses et bien intégrées, d’action et d’humour à chaque instant.

Luffy feu de tout bois.

Mais heureusement One Piece est surtout très fun. Si ça narration est complexe, elle se découvre petit à petit, nous mettant progressivement dans le (très grand) bain. La foultitude de références font que si l’on reconnait, on apprécie, mais dans tous les cas le rythme est soutenu et on ne s’ennuie pas une seconde. D’autant que le tout est enrobé dans un style graphique fin et précis avec une maîtrise parfaite du noir et blanc, limitation historique du genre manga lui ayant paradoxalement permis un foisonnement artistique. Le récit, centré autour du Candide un peu crétin qu’est Luffy et de son équipage au diapason alterne les moments burlesques et les morceaux de bravoure. Le genre aidant, les héros vont surmonter courageusement et en se serrant les coudes tous les obstacles surgis sur leur chemin. La notion de l’honneur du combattant colle tout à fait à l’univers de la piraterie, les forbans sans foi ni loi côtoyant des adversaires à caractère moins manichéens et aux desseins mystérieux, notamment au cœur de la toute puissante, voire despotique, Marine.

La narration avance en outre grâce aux mini récits, pages d’interludes inter-chapitres. Ces petites histoires nous permettent d’apprécier l’évolution des « habitants » de l’univers One piece, « gentils » comme « méchants », et de s’abstraire de lourdes explications tout en donnant du liant au récit quand ces personnages recroisent la route de nos héros. Tout au long des 51 tomes déjà parus, on s’adonne donc à une lecture-plaisir des aventures de cet équipage improbable et de leurs non moins étranges rencontres avec les divers autochtones. Renne anthropoïde, village de Comanches dans les nuages, hommes-poissons ou squelette jovial, sans parler des différents « parfums » de fruits du démon donnant autant de pouvoirs surnaturels aux personnages les ayant consommés, rien ne leur (nous) sera épargné, pour notre plus grand plaisir. Pour sa lecture facile et son ambiance très « européenne », cette série est en outre à conseiller pour toute personne souhaitant s’aventurer dans le vaste monde de la BD asiatique pour grands enfants. Alors comme le dirait le poète aventurier, montez à bord et hissez les voiles. Arrrrr!

One Piece, Tome 51 : Les onze supernovae
de Eiichiro Oda (Auteur), Sylvain Chollet (Traduction)
Paru le 9 septembre 2009
220 pages
Éditeur: Glénat
Collection : Shonen Manga

(1) car oui, après tout c’est tout simplement une bande dessinée aux modes d’expression graphiques différents et aux thématiques inhérents à la culture locale. A part ça, la base reste la même : dessin, textes bulles, pour au final aboutir à une histoire. Bien qu’ayant évolué dans des systèmes clos au début de leur existence, et ayant pour le coup développé des outils narratifs propres, la convergence dessin/texte aboutit à une histoire, que l’on s’appelle manga, comic ou BD. Comme dans la nature, où taupe et courtilière ont en évoluant séparément abouti aux mêmes fonctions finales, le fond reste le même quelle que soit la forme. Pour en apprendre plus sur ce sujet le mieux et de lire le travail fabuleux qu’a réalisé Scott Mc Cloud sur le sujet, notamment dans son ouvrage l’Art Invisible.


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