Prometheus, ou la promesse trompeuse de la différence


Avant toute chose, il est important de préciser que l’article suivant contient des spoilers concernant Prometheus.

Avant les aliens, les ingénieurs

Bien que rattaché à Alien de par son postulat de base – expliquer le « pourquoi du comment » derrière la mystérieuse scène du Space Jockey dans Alien (1979) – Ridley Scott a passé près d’un an à répéter que Prometheus serait différent en déclarant que le seul lien entre les deux films serait Peter Weyland et sa société. Le ton était même donné par l’affiche du film : là où Alien était un jeu de chat et souris dans un espace claustrophobique, Prometheus élargit l’espace et remet l’homme à sa place : une créature somme-toute anecdotique dans le gigantisme de l’univers.

Dans les lignes très générales, Prometheus est également bien différent d’Alien ; Elisabeth Shaw (Noomi Rapace) et Charlie Holloway (Logan Marshall-Green) sont deux archéologues qui découvrent des motifs similaires dans des fresques rupestres d’époques et de civilisations complètement différentes : un homme semble jongler avec des astres. Quelques recoupements plus tard, et voilà, nos chercheurs comprennent qu’il s’agit en fait d’une carte de l’espace qui pourrait bien les mener à la découverte des origines de l’homme, à la découverte de cet ingénieur jonglant avec les astres. Les voici donc embarqués à bord du Prometheus, en compagnie de David (Michael Fassbender), un androïde travaillant pour la Weyland Company (qui finance la mission) et de Meredith Vickers (Charlize Theron), elle aussi employée de la Weyland Company et en charge du bon fonctionnement de la mission.

Une fois arrivé sur la lune LV-223 – destination indiquée par la carte interstellaire des fresques – les choses sérieuses peuvent commencer, et l’équipage part explorer un des mystérieux dômes présents sur la planète. On y découvre la sculpture gigantesque d’une tête humanoïde entourée d’urnes, ainsi que les cadavres d’êtres géants. Après quelques analyses, Elisabeth réalise que l’ADN de ces géants correspond quasiment à l’ADN humain : l’expédition a bien permis de retrouver la trace des « ingénieurs » de l’espèce humaine. Mais tout se complique quand David fait des expérimentations avec le contenu de l’une des urnes qu’il a clandestinement ramenée à bord du vaisseau, et quand deux membres d’équipages restés dans le dôme font la rencontre d’un « face-hugger » (la petite bête très attachante déjà vue dans Alien)…

Et c’est finalement ce lien évident avec Alien qui empêche le spectateur familier du film de 1979 de pleinement apprécier Prometheus comme un divertissement à part-entière. Certes on trouve dans le film son content d’allusions sexuelles perturbantes et de scènes plutôt gores ou en tout cas à vous faire vous trémousser sur votre siège, mais la tension ne monte jamais réellement et l’on n’est jamais réellement effrayé. Parmi tous les « détournements » du fameux « Dans l’espace, personne ne vous entend crier » qui était l’accroche d’Alien, celui de Richard Corliss (Time Magazine du 5 juin 2012) exprime bien la certaine mollesse du scénario par moment :

« dans l’espace, personne ne vous entend bailler. »

Cette manie qu’ont d’ailleurs les critiques de reprendre l’accroche d’Alien pour exprimer leur déception est symptomatique de l’attente créée par Prometheus : bien que Sir Ridley Scott ait spécifié son désir d’ouvrir son sujet à des questions plus vastes, les allusions au film de 1979 rendent les comparaisons entre les deux films inévitables. Après une introduction un peu longue, Prometheus est trop proche d’Alien dans ses mécanismes pour se différencier par la forme, et finalement pas toujours assez convaincant dans le propos pour réellement s’affirmer par le fond. Le film apparaît donc surtout comme une succession de scènes jalonnées de références à Alien, à commencer par le début du film.

Le poids de la source originelle

Si l’on saute la sorte de prologue sur Terre, Prometheusc ommence tout comme Alien, avec la culte apparition du titre de manière progressive, les barres des lettres s’affichant une à une, et un vaisseau dans l’espace accompagné d’une description écrite plutôt précise du vaisseau à bord duquel se trouve l’équipage. Bon rien de bien méchant ici, une telle présentation pouvant même créer une cohésion visuelle, voire narrative entre les deux films. Mais il est difficile d’apprécier Prometheus sans le comparer à Alien quand la scène du puits de jour par lequel tombe la pluie rappelle la scène annonçant la première victime du Nostromo. Sans compter sur la présence d’un androïde à bord du vaisseau (personnage indispensable à tout film affilié aux films de l’univers Alien) et du passage apparemment obligé par la scène de décapitation puis de rebranchement – établissant par ailleurs un raccourci scénaristique qui a un peu du mal à passer dans Prometheus. Meredith Vickers quant à elle rappelle Ellen Ripley (Sigourney Weaver) quand elle décide d’appliquer le protocole et de refuser le retour au vaisseau d’un membre d’équipage visiblement malade ; l’apparente impuissance d’Elisabeth Shaw devant la capsule de premiers secours nous renvoie également, dans une certaine mesure, à l’impuissance de Ripley face aux commandes d’ordinateurs la reliant à « Mother ».

Mais la grande différence entre les des deux films, et le défaut majeur de Prometheus, réside dans leur ambition respective ; là ou Alien était un film au scénario simple mais efficace, et aux personnages définitivement ancrés dans le moment présent dont la provenance et la destination nous importaient finalement peu, Prometheus se veut plus complexe en abordant les questions des origines, de la foi, et du « jusqu’au-boutisme » scientifique. Mais voilà, malgré une longue introduction qui voudrait nous faire croire que les bases sont posées pour un scénario aux enjeux multiples, les actions décisives semblent trop souvent déclenchés par des raccourcis scénaristiques et ne mener qu’au clin d’œil à Alien suivant. Dans ce sens le personnage de David est intéressant mais aussi terriblement pratique pour les scénaristes : c’est grâce à son « ingénuité » d’androïde que certaines des questions majeures du film (notamment des origines) peuvent être formulées tout haut, et c’est grâce à ses capacités supérieures aux humains que David devient l’outil à tout faire du scénario.

Il n’empêche cependant que son désir de rendre son film abordable à tous les publics (Ridley Scott a effectivement fait pas mal de coupes pour que le film soit PG-13 aux USA, en attendant probablement une director’s cut lors de la sortie bluray/dvd du film) ne rend pas non plus le film inintéressant pour qui recherche un blockbuster un peu plus intelligent que la moyenne. La réflexion n’est jamais bien poussée, mais elle est intéressante et met en lumière l’aspect sous-jacent de Ripley dans Alien et qui avait pris de l’ampleur dans le reste de la série : comme Peter Weyland l’explique à son équipage, le vaisseau de la mission scientifique s’appelle le Prometheus en référence au personnage mythologique qui tenta d’être l’égal des dieux et de communiquer la connaissance aux hommes. Mais au-delà des personnages de Prometheus, le destin de Ripley même nous apparaît également prométhéen dans l’affrontement perpétuel de cette dernière avec les xénomorphes, l’arme de destruction massive concoctée par les ingénieurs pour détruire l’espèce humaine : un pion de la soif de savoir de Shaw et de l’entêtement de la Weyland Company à s’approprier le savoir des ingénieurs (le Nostromo est un vaisseau marchant appartenant à la compagnie, dont le but réel est de retrouver la lune LV-223), Ripley porte le poids de la punition divine pour le reste de l’humanité.

Mais cette observation n’égale cependant en rien la promesse de Ridley Scott de nous proposer un film dont les questionnements nous feraient sortir du film songeurs, voire changés. Les questions ne sont jamais qu’évoquées et le film semble nous promettre la vraie réflexion pour l’épisode suivant. Au final, pour ceux qui n’auraient pas vu Alien ou sinon il y a bien longtemps, Prometheus est sans doute un bon divertissement qui n’est cependant sans doute pas à la hauteur de tout le bruit qui a été fait autour ; pour les autres, il reste un film visuellement magnifique et qui cherche réellement à poser des questions autres que les origines des xénomorphes, tout en construisant un univers parfois dérangeant et même assez inquiétant. Mais les allusions constantes à Alien rendent ce désir de différentiation bien difficile à atteindre et entraîne tellement de comparaisons qu’il est difficile de rentrer dans le film et d’être finalement réellement effrayé.

Prometheus de Ridley Scott
Sortie le 25 mai 2012
Scénario de Jon Spaihts et Damon Lindelof.
Avec Noomi Rapace, Michael Fassbender, Logan Marshall-Green, Charlize Theron, Idris Elba, Guy Pearce.