Sang Royal : Noces Sacrilèges


Résumé : Alvar, jeune et puissant souverain, trahi par son propre cousin et laissé pour mort, reprend ses droits au terme de plusieurs années sans mémoire. Mais son retour lui révèle une trahison plus cruelle encore. Blessé, bafoué, il reconquiert son trône en imposant à tous une épouse controversée : sa propre fille.

Chinois con carne

C’est uniquement attiré par un Alejandro Jodorowsky au scénario que je me suis laissé tenter par cette bande dessinée. Comme tout le monde j’ai consommé mon lot de Heroic Fantasy mais je n’ai jamais été un grand fan du genre. C’est donc avec un point de vue de néophyte du genre que j’ai abordé et lu cette bande dessinée.

Je connais Jodorowsky surtout pour ses Westerns métaphysiques et je dois dire que c’est son premier travail comme scénariste de BD que je lis. Il a travaillé avec les plus grands et ce dans plusieurs médias, théâtre, cinéma, bande dessinée, littérature. De Moebius à Fernando Arrabal en passant par le mime Marceau, c’est parlant non ?

Coté dessin, Dongzi Liu, jeune auteur chinois apporte beaucoup et la collaboration avec la légende Jodo excite la curiosité. Le dessin oscille entre le style Franco-Belge  et le manhua, c’est magnifique, vif, nerveux et très graphique. Les couleurs sont sombres, les personnages beaux et violents tant sur les champs de batailles que dans les alcôves.

Plaque moi contre un meuble Ikea et dis moi des mots crus en suédois… Alvar!
La violence et le sexe sont omniprésent dans cet ouvrage, violence au combat, violence des situations, violence sexuelle, on assiste même à deux viols en 56 pages. Le coït est ici soit une forme de domination, soit un moyen de chantage ou une manière de calmer sa colère. Le fils/neveu est nécrophile, le roi incestueux, la reine fidèle à la couronne peut importe qui la porte…

L’inceste, tabou entre les tabous, est à la fois utilisé comme moyen de vengeance et comme preuve de légitimité et de puissance royale. Le Roi est au dessus des lois des hommes et il le démontre. On est forcé de penser à Œdipe et aux tragédies grecques de façon générale.

Le Roi est une image… pas très sage.

Cet album mène une véritable réflexion sur la notion de pouvoir et de royauté.

Le subterfuge du début, le cousin du roi qui le remplace pour ne pas démoraliser les troupes, est une amorce de la suite. Parce que les sujets n’ont pas le droit de dévisager le souverain ou parce que son épouse en bonne reine n’a pas voulu voir la différence, la tromperie a perduré longtemps, trop, et la rage n’a fait que s’accumuler.
On pense à l’homme au masque de fer, Louis XIV et son jumeau présumé, ici remplacé par Alvar et son cousin qui lui ressemble à s’y méprendre pour qui ne sait ou ne veut pas voir les détails. Le faux Alvar est un tyran victorieux père d’un garçon capricieux et aussi violent que lui. Le vrai Alvar est un monarque charismatique, humain et outrageusement orgueilleux, il en vient même à défier l’Église pour asseoir son trône et ses caprices. L’image de Napoléon Bonaparte n’est pas loin quand il tue l’évêque et couronne lui même sa nouvelle épouse, pour finir sur une image biblique des deux époux nus de dos, telles Adam et Ève après le pêché originel.

Chat qui Expire.

On ne sait que peu de choses des ennemis de la nation, d’ailleurs on ne connaît même pas le nom du royaume, ce qui vient souligner l’importance de la réflexion sur le pouvoir en rendant le tout plus universel.

Tout ce coté universel de l’histoire, ces histoires de familles, de trahison, de vengeance, de pouvoir, d’amour contre nature etc., ne sont pas sans rappeler Shakespeare. La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est Hamlet, histoire de famille, vengeance, drame tout y passe.

Mais ce qui m’a le plus marqué dès les premières cases de l’album, c’est que je ne pouvais pas m’empêcher d’y voir une sorte de variation sur la série Berserk de Kentaro Miura, le leader blond en armure blanche, les armures noires des troupes qui contrastent, les ennemis Mauresques, la blessure quasi mortelle du souverain, la religion, le pouvoir à tout prix,  l’inceste, le viol, les massacres, les vengeances et la rage du personnage principal. Tout est réuni pour  faire penser à ce manga seinen devenu culte. Les ressemblances sont frappantes, simple coïncidence ? Heroic Fantasy qui se renouvelle peu ?

Mais il faut reconnaitre que Sang Royal est puissant, graphiquement sublime, que l’histoire tient la route, les interprétations sont nombreuses, le plaisir de lecture bien présent et on attend la suite prévue pour mars 2011 avec curiosité.


Sang Royal : Noces Sacrilèges de Alejandro Jodorowsky - Dongzi Liu Glénat collection : Grafica 56 pages - 13€ juin 2010