Sans prendre de Gantz


Cela faisait quelques temps que j’entendais parler du manga seinen Gantz. Les échos qui m’étaient parvenus en parlaient de façon assez élogieuse. D’un naturel très curieux, je me suis dit que devais essayer cette série. Après plusieurs essais infructueux pour des raisons que je vais développer dans cet article, j’ai fini par me lancer.

À Gantz les vacances ?

Histoire que les choses soient claires, j’ai lu tous les tomes publiés en France, vu les deux films sorties en DVD ainsi que la série d’animation adaptée du manga. Et toujours mû par la curiosité, j’ai fait en sorte de lire également les publications japonaises du manga sorties à ce jour.

Le point de départ de l’histoire écrite par Hiroya Oku est le suivant : Keï Kurono et Kato Masaru, deux lycéens qui étaient amis durant l’école primaire mais s’étaient perdu de vue, se retrouvent par hasard dans le métro. Ils sautent tous les deux sur les voies pour secourir un SDF alcoolisé qui y est tombé. Ils parviennent à le sauver mais n’ont pas le temps de remonter avant que le métro ne les écrase. Alors que de toute évidence, ils sont décédés, ils se retrouvent téléportés dans un petit appartement. Dans la pièce, une boule noire d’un mètre de diamètre et plusieurs autres personnes d’horizons divers sont présents. Apparemment tout le monde vient de « mourir » et personne ne sait ni pourquoi, ni comment, ni ce qu’ils font là.

La boule noire finit par émettre une musique et par afficher un message qui les informe qu’ils doivent, tous autant qu’ils sont, tuer un « alien oignon ».

Et les Gantz…

Dès les premières pages, ce qui m’a le plus marqué, c’est la qualité du dessin, très réaliste. Traits fins, décors précis et une utilisation systématique et pertinente d’images crées sur ordinateur, avec de la 3D entre autres. Le tout serait assez agréable à lire s’il n’y avait pas le reste.

La deuxième chose qui m’a interloqué, c’est que le personnage principal, mais aussi certains personnages secondaires, sont parfaitement détestables et odieux. Je vous l’accorde, c’est plutôt original de créer un héros qui non seulement verse dans l’antihéroïsme total, mais en plus est une personne médiocre humainement. Du coup, dès le début du manga on fait une croix sur l’empathie ou l’identification au personnage, ce qui n’aide pas à rentrer dans l’histoire.

Keï kurono est dans les premiers tomes un mec transparent, égoïste, obsédé et couard. Son ami Kato Masaru a une âme de héros potentiel, défenseur de la veuve et de l’orphelin, mais à trop vouloir protéger tout le monde, y compris les méchants, il fini par provoquer la mort de tous ceux qui l’entourent.

Parce que oui, dans Gantz, ça tombe comme des mouches. Le manga est un seinen, on a déjà chroniqué plusieurs seinen chez Mandorine, mais rarement d’aussi gores. Gantz est littéralement hyper-violent, physiquement et moralement. Les personnages (et Keï particulièrement) sont malsains, mesquins, violents, intéressés, psychotiques ou apathiques, et j’en passe. Certains sont même tout ça à la fois. A tel point que quand un personnage a une réaction qu’on qualifierait de normale ou humaine, ça en devient choquant. En plus de la violence, Gantz est aussi très ouvertement pornographique, toutes les couvertures de chapitres présentent des jeunes filles dénudées dans des poses lascives et tous les personnages féminins finissent nus, quand ça ne va pas un peu plus loin. On assiste à des scènes d’attouchement, de coït, de sexe oral et, dans quelques scènes à la limite du supportable, à des viols, histoire de fusionner définitivement le malsain, la violence extrême et le sexe en un seul acte.

On voit les choses en Gantz

Hiroya Oku a réussi à créer un manga dans lequel il dépeint les pires travers de l’humanité. La série compte à ce jour 34 tomes publiés depuis son début en 2000. Après 12 ans de questions sans réponse, la série commence à peine à prendre un sens. Comme une sorte de Calvin Game gore, Hiroya change perpétuellement les règles et les bases de son manga. Cette révolution perpétuelle lui permet de dessiner et de faire ce qu’il veut, puisque de toute façon il ne donne aucune explication, ça n’a pas à être cohérent. On passe donc d’une chasse à l’homme à une chasse à l’alien, d’armes futuristes avec des tenues moulantes qui rendent plus fort à de simples revolvers, de pouvoirs télékinésiques à des katanas télescopiques, d’un enfant battu à un massacre de masse dans une rue commerçante. Aucune limite à la folie et au non-sens.

Ce mangaka, tel un George R.R.Martin, ne se met aucune limite. N’importe quel personnage peut mourir n’importe quand s’il l’estime nécessaire. C’est d’autant plus cruel pour le lecteur que cela arrive quand on commence à avoir un semblant de sympathie pour un tel ou une telle. Je pense qu’Hiroya Oku doit se servir de son œuvre comme d’un exutoire pour déverser tous ses démons, et vu la quantité de choses horribles et malsaines qu’il nous montre, il doit avoir quelques problèmes à résoudre le Monsieur.

Un autre aspect intéressant de Gantz est la quantité de références que l’on voit passer. J’ai dû passer à coté de certaines mais vous allez comprendre que là aussi, il ne s’impose aucune frontière. Les références vont de la culture populaire à la culture japonaise et mondiale : ciné, musique, bande dessinée, littérature, traditions, arts plastiques, tout y passe.
Ainsi, on voit un personnage adopter la position de la grue de Karaté Kid, faire des sauts de building à building comme dans Matrix, se faire attaquer par un dinosaure comme dans Jurassik Park, se faire transpercer par la queue d’un monstre comme dans la saga Alien, massacrer des foules avec un katana comme dans Kill Bill ou ressembler à des stars comme Angelina Jolie, Vincent Gallo et Danny Trejo, ou à des stars plus ou moins has been de la pop culture nippone comme la Sadako de Ring entre autres.

Gantz avec les loups

Les monstres peuvent posséder des griffes semblables à celles de Freddy Krueger, ressembler à des yōkais ou au Nurarihyon, prendre l’apparence d’une statue de Dali, d’une statue de la Renaissance italienne, de différentes figures et déités du bouddhisme, des marteaux géants qui marchent au pas dans le clip d’Alan Parker pour les Pink Floyd ou d’un Nazgul du Seigneur des Anneaux.
On peut rencontrer des vampires, des morts-vivants, des dragons, des super-héros, des personnages de jeux vidéos, des œuvres d’arts et des samouraïs, ce manga, c’est le cerveau d’un geek passé au mixer, une loterie de l’improbable.

Gantz of NY

La ville de Tokyo est un personnage important du manga. Au fil de l’histoire on traverse plusieurs quartiers plus ou moins populaires ou connus de la mégalopole tokyoïte. Je ne vais pas faire le malin, n’ayant jamais mis les pieds là-bas, mais on reconnait quand même l’hypercentre, les zones commerciales, certains monuments, etc. Et comme pour les personnages, l’auteur se fait un malin plaisir à les salir et à les détruire à l’extrême. En dehors de la capitale l’histoire nous amène aussi à Osaka puis en Allemagne, aux États-Unis, à Rome ou dans l’espace. Comme pour le reste la qualité du dessin et la quantité de détails sont impressionnants.

Autant en emporte le Gantz

Comme dans tout manga qui se respecte, les choses vont toujours plus loin, plus grand, plus fort, plus. C’est une surenchère titanesque dans la taille des méchants, dans les capacités des « gentils » ou dans les limites morales transgressées. Pour ne laisser aucun aspect du manga en reste, tout va toujours plus loin. Et malgré (à cause de ?) ça, on n’a quasiment aucune réponse sur le pourquoi du comment. Après presque 12 ans de publication, les réponses commencent un peu à arriver mais, comme dans Lost, le syndrome « tout ça, pour ça » commence à poindre le bout de son appendice nasal.

Lire Gantz c’est redonner à l’acronyme anglo-saxon WTF! ses lettres de noblesses. La série est accrocheuse, bien dessinée, intrigante, a des références intéressantes et de l’action à foison. Mais pour l’apprécier il faut passer outre les dilemmes moraux, le gore, le coté cauchemardesque et le manque frustrant de réponses. On attend donc la suite pour peaufiner son opinion et éventuellement faire tomber une sentence sur ce manga. Polémique, génial ou vain ? Faites-vous votre opinion.

 


Gantz de Hiroya OKU Tonkam 9€35 5 Décembre 2012