Coups de cœur graphiques


Ces derniers temps, j’ai feuilleté avec plaisir plusieurs bédés & romans graphiques, surtout grâce à ma visite à Angoulême; j’en suis revenue avec plusieurs titres très différents mais réunis par une chose : leur qualité. Certains sont récents, d’autres ont été publiés depuis quelques temps déjà, mais méritaient qu’on s’y penchât. J’ai fini par trouver le temps de tous les lire, et de gribouiller quelques impressions.

Un zoo en hiver – Jiro Taniguchi

Il y a quelques temps, je vous avais parlé de mon énorme coup de cœur pour Quartier lointain de Jiro Taniguchi. C’était au moment de la sortie d’Un zoo en hiver, du même auteur, que j’ai lu avec tout autant d’émotion. Kyôto, 1966. Taniguchi mène une vie assez banale; il est employé dans société de textile et son rêve le plus fou est de dessiner lui-même les motifs des tissus que vend sa boîte. Lors de ses moments libres, il dessine les animaux du zoo de la ville. L’ennui est là, l’idée de faire autre chose s’insinue en lui, l’envie de partir pour la capitale le tenaille. Jusqu’au jour où l’opportunité lui est donnée de travailler en tant qu’assistant de mangaka.

Un zoo en hiver raconte ainsi la jeunesse de Taniguchi, de ses débuts en tant que dessinateur, le travail ingrat d’assistant-mangaka, son éducation sentimentale, l’incompréhension familiale face à un choix de vie difficile et audacieux pour l’époque. Le lecteur est ainsi plongé dans le quotidien d’un mangaka et de ses assistants : peu de sommeil, des délais infernaux à respecter, la concurrence entre les assistants, les soirées trop arrosées… On retrouve dans cette œuvre tout le souci du détail de Taniguchi, sa maîtrise dans l’art de raconter des histoires. Sa sobriété aussi. Tout est suggéré, l’émotion est bien présente mais jamais imposée. Bien sûr, son trait occidental y est pour beaucoup, très franco-belge dans l’esprit, bien loin de la caricature du manga shonen. Et tout le génie de cet auteur est de parvenir à raconter des histoires profondes, où il développe dans le détail la psychologie de ses personnages, sans jamais ennuyer le lecteur. La lecture se fait fluide, facile. Et la nostalgie se mêle, comme d’habitude, à la poésie de l’histoire. Pour notre plus grand bonheur.

Un zoo en hiver de Jiro Taniguchi
Casterman
15€

Les contes macabres – Benjamin Lacombe

Un jour, dans une vitrine, ce livre m’a littéralement sauté au yeux. Benjamin Lacombe illustrant un de mes auteurs favoris? Je ne pouvais passer à côté. Edgar Allan Poe a publié dans sa vie toute une suite de contes étranges et macabres, traduits par Charles Baudelaire s’il vous plait, mettant en scène des personnages assez particuliers… Les éditions Soleil ont proposé à Benjamin Lacombe – illustrateur du magnifique ouvrage Généalogie d’une sorcière – d’illustrer une dizaine de ces récits, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de l’auteur. Et il s’en donne à cœur joie. Quand son trait doux et rond se met au service d’un style gothique, de personnages délicieusement froids et sans âme, on ne peut que se laisser embarquer en frissonnant dans ces sombres histoires. Vous y trouverez, pêle-même : de la violence conjugale, de la vengeance, de l’alcoolisme, une femme enterrée vivante, des maladies, plusieurs yeux boutés hors de leurs orbites, deux ou trois assassinats, des dents arrachées… À réserver à ceux qui aiment les histoires glauques, et se faire peur.

« Mon âme originelle sembla tout d’un coup s’envoler de mon corps, et une méchanceté hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l’ouvris; je saisis la pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux de son orbite! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette damnable atrocité ! « 

Le chat noir

À noter que les éditions Soleil ont réalisé un très beau travail d’édition sur cet ouvrage : couverture de type grimoire, marque-page en tissu, et vernis sélectif pour Demoiselle Bérénice, qui orne la première de couverture, auxquels s’ajoute une analyse biographique de Mister Poe écrite par Charles Baudelaire.

Les contes macabres d’Edgar Allan Poe
Traduction de Charles Baudelaire // Illustrations de Benjamin Lacombe
Soleil
27,50 €

Orange – Benjamin

Lors de sa sortie, j’avais été très impressionnées par Remember, le premier opus de Benjamin. L’aspect graphique autant que les deux nouvelles racontées m’avaient beaucoup plu. Benjamin est un auteur chinois publié en France chez Xiao Pan, très populaire dans l’hexagone – pour preuve la file d’attente délirante lors de sa séance de dédicace à Angoulême, cette année -. Orange me regardait depuis quelques temps dans les vitrines. J’ai fini par craquer et me procurer le précieux manhua.

Orange est une jeune fille insouciante mais perdue dans son questionnement sur la vie, ses peurs, son incompréhension du monde qui l’entoure; en somme c’est une adolescente banale, paumée. Tellement perdue qu’elle envisage de mettre fin à ses jours. Elle rencontre alors Sashu, dessinateur proche de l’épave humaine. Elle voit en lui une personne à même de comprendre son propre désespoir et décide de lui confier ses angoisses. Un excès de confiance purement vain, puisque l’homme préfère rester dans sa propre bulle alcoolisée plutôt que de s’intéresser à elle. Mais Orange est obstinée.

« Mais à part transgresser les règles, qu’est-ce qui peut me prouver que je suis bien vivante ? »

Orange est une histoire profondément romantique et sombre. De la même manière que Taniguchi nous plaçait face à nos propres questionnements dans Quartier lointain, Orange nous place face à nos angoisses d’ados, puis de jeunes adultes. Cela dit, Orange, l’héroïne, est assez jusqu’au-boutiste. Elle nourrit inlassablement son mal-être, assume son statut de victime, et se représente le suicide comme une chose romantique. Benjamin met une fois de plus en scène une jeunesse chinoise désœuvrée en profond mal de vivre. D’ailleurs, ce titre avait été jugé « trop déprimant » par son éditeur chinois, qui avait dans un premier temps refusé de publier Orange. Comme toujours, le style est sublime : couleurs froides, gros plans sur des détails ou des visages, silhouettes, paysages urbains : Benjamin excelle dans le domaine du dessin numérique. Les textes sont courts, mais les images sont souvent plus parlantes que tous les discours – surtout plus parlantes que celui d’Orange, qui passe sa vie à crier son dégoût du monde à qui veut l’entendre. Comme toujours, Benjamin termine son œuvre en se livrant dans une postface, où il semble révéler que cette histoire est autobiographique.

Orange de Benjamin

Xiao Pan
12,50€

Je suis deux – Marietta Ren & Eugeny Couture

Inutile de le cacher : en ce moment, je suis très attirée par le catalogue des éditions Ankama. Après avoir découvert Debaser de Raf (je suis en actuellement plongée dans le tome 2 de ce manfra punk-rock) j’ai complètement craqué pour une curiosité nouvellement publiée chez eux, pour l’objet autant que pour le thème abordé. Je suis deux est un petit livre carré, imprimé en noir et blanc sur papier mat, il présente des illustrations de toute beauté en regard de textes courts et poétiques. Une sorte de croisement entre manga, artbook et poésie.

« Autrefois elles étaient unifiées, Enoïa l’esprit libre et Soma le corps en souffrance. Par peur du monde extérieur et des hommes, Enoïa s’est enfermé dans une tour imprenable, tandis que Soma doit subir la douleur physique et morale, seule. Jusqu’au jour où Il arrive, ce voyageur curieux et attentionné. Il va alors apprivoiser la belle Enoïa, jusqu’à la libérer de sa tour et la réconcilier avec Soma. Enfin. »

L’histoire est connue. Une jeune femme est confrontée à des hommes peu attentionnés, tant et si bien qu’elle finit par se forger une carapace : l’esprit d’un côté, pur et tout puissant, le corps de l’autre, faible et méprisé. Ce petit bijou parlera très probablement plus aux femmes qu’aux hommes. Marietta Ren & Eugeny Couture y parlent d’amour, de déception, du rapport à l’autre, de dédoublement de soi aussi. Difficile de réunir corps et esprit quand ce dernier a été meurtri. Et de faire à nouveau confiance. De la peur au désir, il n’y a qu’un pas, parfois insurmontable. Je suis deux est une histoire émouvante plutôt sombre, qui nous place face à nos propres failles.

Je suis deux par Marietta Ren & Eugény Couture
Ankama éditions
11,90 €