Stranger than Fictions


Étant un grand fan de l’œuvre Jorge Luis Borges, j’ai souvent eu à me justifier sur les raisons qui me font aimer son travail. A ce propos, ces jours-ci, Élise Costa, dont on a déjà présenté le travail sur ces pages, citait, dans une vidéo de sélection de livres à emporter pour le site Madmoizelle, le Fictions de Borges comme étant un classique à lire. Elle reconnaît qu’elle-même n’a pas pu le terminer, mais précise qu’elle est ouverte au dialogue pour comprendre à coté de quoi elle passe. Donc tel un Ingénieux Hidalgo de la Manche luttant pour ses convictions, je me suis mis à préparer une réponse pour défendre les miennes.

Dans cette même vidéo, Élise mentionne une citation de Borges disant que l’important n’est pas de lire mais de relire. Comme dans cette observation, je pense que la relecture est importante, et particulièrement dans le cas de Borges. Il disait aussi qu’on n’est jamais deux fois le même lecteur parce qu’à chaque relecture on découvre de nouvelles choses.

Cosmique !

Fictions est l’archétype de son travail ultra-dense. Pour commencer, je vais préciser que les dix-sept histoires qui composent Fictions  ne sont pas vraiment des nouvelles mais plus des contes. Contes philosophiques, contes fantastiques, métaphoriques, des contes blindés de références. Borges les a écrits entre 1939 et 1953 et les dix-sept contes sont divisés en deux ; la première partie s’appelle Le Jardin aux sentiers qui bifurquent et la seconde partie Artifices.

En ce qui me concerne j’ai découvert Fictions dans le cadre de mes études il y une dizaine d’années. Ce qui m’a d’abord attiré, c’est le coté fantastique « classique », les références (celles que j’étais capable de saisir à l’époque) et les rapprochements que j’ai tout de suite trouvés avec le cinéma (qui, comme ceux qui me connaissent un tant soit peu le savent, est ma grande passion). Je ne prétends pas donner toutes les clefs pour comprendre son œuvre mais je vais essayer de mentionner toutes les raisons qui font que j’apprécie de le lire (et de le relire donc). Pour moi Borges est une sorte de gros geek avant l’heure, il parle de ce qu’il connaît avec passion et il enchaîne private jokes méga intello sur private jokes méga intello.

Il parle de lui, de ses propres délires et ses propres démons. Il parle de sa peur des miroirs, de sa fascination pour les tigres et pour les labyrinthes, pour l’infini, de sa cécité et surtout de ses lectures. Il est un argentin qui a étudié en Europe et qui à l’âge de neuf ans traduisait déjà du Oscar Wilde. Il fait référence à ce qu’il aime de son pays, de sa culture, de la politique, il y a beaucoup de nostalgie qui traîne dans Fictions. Il fait souvent appel à  des auteurs classiques (pour beaucoup anglo-saxons, mais pas que), des romans policiers (Poe, Chestterton…), des philosophes, des nouvelles fantastiques, tout ce qu’il aime, en définitive. Il passe ses récits à faire des références et il est devenu lui même un sujet de référence.

 

Jules Verne, Brett Easton Ellis , Jorge Luis Borges même combat

C’est aussi le roi du name dropping : chaque auteur qu’il cite est là pour une raison parce que, (dans l’œuvre de l’auteur cité), quelque chose vient étayer la théorie que Borges développe à ce moment là. Comme je disais il va citer dans le même paragraphe des auteurs ou penseurs connus et un qu’il aura inventé, ce qui oblige le lecteur à se laisser faire, à réfléchir ou à carrément se prendre la tête.

Je pense qu’il faut essayer de le lire en s’amusant, directement au second degré pour arriver à un trentième degré. Lui-même ne se prend pas au sérieux, il veut que le lecteur apporte sa propre vision à la lecture. Il y a du l’humour noir, il se joue du temps, de l’espace (en déformant la géographie mondiale ou locale, inventant des lieux…), il se joue des règles de la narration, il mélange les points de vue, etc. Il ne prend rien au sérieux mais ses références le sont, les références sont importantes mais certaines ne sont que pure invention, il admire tous les grands auteurs mais il les maltraite, etc. Il développe des philosophies à l’extrême mais finalement il ne fait que démontrer que pour lui toutes les philosophies sont fugaces, futiles et éphémères.

Il y a un coté iconoclaste chez lui qui est assez amusant, il remet en question le mérite d’Homère (l’œuvre d’Homère est immortelle, donc lui même l’est, et si Homère est immortel, il a un temps infini pour écrire tout et n’importe quoi, avec tout ce temps il y a de fortes probabilités d’arriver à un chef d’œuvre comme l’Odyssée, même par hasard), il laisse entendre que Judas a plus de mérite que Jésus Christ, que le Quichotte de Cervantes aurait été plus intéressant s’il avait été écrit par un autre à une autre époque ou que Shakespeare est très pratique pour créer un complot.

Dans ce recueil de conte, on peut retrouver en même temps la philosophie de Leibniz et ses théories d’existence simultanée dans plusieurs mondes parallèles, l’idéalisme de Berkeley, les ensembles infinis si chers à Bertrand Russel, les paradoxes de Zénon d’Élée, l’éternel retour de Nietzsche et du Bouddhisme, la relativité  d’Einstein, le Jules César de Shakespeare, la Cabale, le Golem de Gustav Meyrink, l’Inde, Rudyard Kipling et Les contes des Mille et une Nuits.

 

Plus référencé qu’une bibliothèque nationale

Borges fait des variations sur des thèmes, parle de la cabale, des gnostiques, de l’hypermnésie comme métaphore de l’insomnie, de Shakespeare comme inspiration pour un complot sur le destin. Il aime les concepts, les jeux de l’esprit, les exercices de style, il s’amuse plus qu’autre chose.

Il a écrit un essai, Les précurseurs de Kafka, il y développe l’idée que l’on ne (re)lit pas certains auteurs de le même façon quand on les lit à travers le prisme de l’œuvre d’un de leurs successeurs. En poussant l’idée jusqu’au bout, il n’existe pas d’originalité, toute œuvre est toujours une amélioration, un aboutissement de quelque-chose qui a déjà été fait. Et lire les œuvres qui ont inspiré une œuvre postérieure se fait presque toujours à travers le prisme de cette dernière. Par exemple on ne lit pas de la même façon Poe si on le lit après avoir lu Baudelaire ou n’importe quel successeur de mouvance gothique. On peut aussi dire que lire Borges en pensant cinéma, comme c’est mon cas, fait voir les choses différemment.

Borges part toujours d’une pseudo base réelle (il a trouvé un bouquin, il a entendu une histoire, il cite un auteur prétendument connu…), pour ensuite partir dans ses délires fantastico-philosophiques. Il aime jouer avec les points de vue narratif, il n’est jamais vraiment le narrateur, même quand il s’inclut dans le récit ou qu’il mentionne ses amis proches. Il y a toujours des niveaux de lecture et de narration multiples et, comme à chaque fois, tout est en interprétation libre.

Il faut lire Borges entre les lignes. La secte du phénix, par exemple, est intéressante du point de vue poétique : c’est un conte entier sur la reproduction humaine sans qu’elle ne soit jamais mentionnée.

Il y a de nombreux twists finaux dignes de Fight Club, il y a une grosse part de rêve, il fait des mises en abyme, joue avec les univers parallèles, les probabilités, les possibilités (un peu comme Sliders).

Il est sympa de voir comment son œuvre a inspiré d’autres auteurs (latino américains, mais pas que) majeurs comme Garcia Marquez, Cortazar, Carlos Fuentes, Paul Auster, Salman Rushdie, Umberto Eco, Gilles Deleuze ou Michel Foucault… Cela peut même aller jusqu’à une phrase de  Tlön, Uqbar et Orbis Tertius, qui a inspiré la structure du Lolita de Nabokov.

Je suis quelqu’un de très visuel et j’aime me représenter les concepts de manière visuelle. Alors, quand Borges parle de Leibniz, je pense à Retour vers le Futur, quand il évoque  subtilement des nouvelles d’Henry James et mélange rêve-réalité, utilise les théories de Mallarmé et de son idée de l’énigme poétique je pense à un film comme Blade Runner, par exemple.

Plusieurs contes de Fictions sont du genre policier parce qu’il adorait ça et que ça lui permet d’être cryptique et sybillin sans complexe. Borges, c’est un peu un fanboy qui a crée lui-même des fanboys.

 

Aveugle mais avec une bonne vision

Dans Fictions, il réussit à mélanger prodigieusement littérature fantastique, philosophie et sciences en mettant le lecteur à contribution intellectuellement. Borges a inventé une littérature faite de contes où le lecteur participe activement, et tout ça préfigure l’Internet tel que nous le connaissons ; de Youtube en passant par les blogs, mais surtout Wikipédia, que l’on entrevoit. C’est une théorie qui a surtout été échafaudée par Perla Sasson-Henry, dans sa thèse Borges 2.0 : From text to virtual worlds. Le véritable tour de force de Borges, c’est qu’avec les contes Funes ou la mémoire, La bibliothèque de Babel et  Tlön, Uqbar et Orbis Tertius, il a posé des bases de ce que finalement on utilise tout les jours. Avec une bibliothèque infinie, un homme qui n’oublie pas, une encyclopédie à laquelle chacun peut participer, des mondes virtuels partant de la page imprimée qui englobent toute la planète, tout cela nous amène à une intersection entre nouvelles technologies et littérature. Je ne dirais pas qu’il a anticipé tout ceci, mais son œuvre à contribué à nourrir l’imagination de ceux qui on développé ces idées.

Les épisodes écrits par Stephen Moffat pour Doctor Who empruntent énormément à Borges et à La bibliothèque de Babel en particulier. Feu la série FlashForward avait carrément un épisode s’intitulant Jardin aux sentiers qui bifurquent ; les Simpsons, Family Guy ou H2G2 et Umberto Eco, dans Le nom de la rose, font également référence à Borges. Un film comme Strange than Fiction (L’incroyable destin d’Harold Crick en VF) illustre parfaitement certains contes de l’argentin. Mises en abyme, réflexivité et points de vue multiples qu’on retrouve aussi dans le récent Inception. Dans la bande dessinée aussi, on retrouve des traces de son œuvre, Calcutta de Sarnath Barnerjee est ouvertement borgésien avec son voyageur immobile, J.M. Straczynski le mentionne dans Midnight Nation et Alan Moore le place dans les auteurs à censurer dans son V pour Vendetta. Et ce ne sont là que quelques exemples.
Ils ne le citent pas et ne font pas référence à Borges lui-même parce que c’est un classique mais parce que ses idées sont amusantes à exploiter, je pense. Il faut le lire comme on lit un Phillip K. Dick, un Jules Verne ou un H.P. Lovecraft, qui sont tous des portes vers différents univers.

Un qualificatif qui peut résumer toute son œuvre est vertigineux. Parce que si on a le goût du défi et qu’on profite des  paysages imaginaires qu’offre son œuvre pendant cette chute infinie dans son univers, c’est un trip plutôt intéressant.