Les grands Maîtres


Les amateurs de cinéma asiatique et chinois ou hongkongais connaissent probablement déjà Wong Kar-Wai. Entre le fabuleux In the Mood for Love et le vaporeux 2046, les cinéphiles du monde entier ont déjà pu apprécier son sens de l’esthétique et ses histoires d’amour platonico-romantiques.

You’ve got all Wong

grand masters affchMais avec Yut doi jung si, The Grandmaster en VF, il a ajouté sa passion des arts martiaux à ces deux caractéristiques de son cinéma. The Grandmaster est une déclaration d’amour aux arts martiaux chinois de la part de Wong Kar-Wai.

Que ce soit les résumés ou la promotion du film, tout semble tourner autour du personnage de Ip Man joué par Tony Leung. Il est vrai que suite aux films sortis dernièrement sur ce personnage grand maître du Wing Chun et mentor de Bruce Lee, il est devenu très vendeur. Le charisme et les qualités martiales de Donnie Yen ni sont pas étrangers mais Ip Man dans The Grandmaster n’est qu’un des quatre personnages présentés.

D’ailleurs aux États-Unis le film sort sous le titre The Grandmasters, pluriel bien plus approprié et qui a l’avantage d’inclure les autres Maîtres du métrage.

Xingyi, Bagua Zhang, Baji Quan, Wing Chun : à tes souhaits !

Le Ip Man du film est certes le narrateur principal de l’histoire mais encore une fois, il n’est pas le seul. Tony Leung n’a rien à envier à Donnie Yen en terme de charisme et ses capacités martiales légèrement en dessous sont largement compensées par la mise en scène et les chorégraphies de Yuen Woo-ping. Face à Tony Leung, on retrouve la magnifique Ziyi Zhang dans le rôle du personnage fictif Gong Er, qui maîtrise la technique des 64 mains du Ba Gua chuan. Quingxiang Wang joue Gong Boashen le père de Er et grand Maître du Xingyi chuan et du Ba Gua Zhang. Le quatrième protagoniste est joué par Chang Chen qui incarne Le Rasoir, grand maître du rare et puissant style Ba Ji Quan.

grand masters ba guaSi le film a un coté biopic, puisqu’il nous raconte le destin de ses quatre guerriers dans les tourments de l’invasion japonaise et de la Seconde Guerre mondiale, le point de vue est très subjectif. L’accent est mis sur les relations entre les personnages et leurs destins croisés qui les amènent à s’exiler à Hong Kong.

Le fan d’arts martiaux que je suis était aux anges de voir des combats avec des styles aussi rares et beaux que le Bagua, Baji et Xingyi. Si le film pouvait servir à les promouvoir comme les films Ip Man ont promu le Wing Chun, ce serait formidable.

Tu nous parles chinois quand on est là

Pour revenir au film lui même, il est d’une beauté renversante visuellement mais aussi musicalement. Les chorégraphies de Yuen Woo-Ping sont sublimées par la mise en scène et la lumière de Wong Kar-Wai. La narration si particulière que l’on retrouve dans les films chinois, coréens ou japonais peut paraître un peu décousue et confuse pour le public occidental, mais elle fait partie de l’identité et met en avant le propos.

Comme je le disais, plus que raconter des histoires dans l’Histoire, le film touche à l’essence même des arts martiaux et de la culture chinoise. Entre honneur, héritage, respect, devoir, énergie et fatalité, le film embrasse la substantifique moelle des différents styles de Wushu ou Kung Fu pour faire simple. Comme il s’agit pour la plupart d’arts martiaux dit internes, on touche ici  à l’ésotérisme mais quelque part la culture chinoise millénaire est elle même ésotérique.

Je compare souvent avec les comédies musicales quand je parle des films de Kung-Fu ou de Wu Xia Pian que j’aime. Dans les deux cas, on adhère aux codes et conventions du genre ou pas, mais quand on en saisit les règles et qu’on accepte le coté artificiel de l’exercice, c’est pour mieux apprécier la métaphore et la symbolique apportées à la narration.

grand masters ba ji

Dans The Grandmaster, s’abandonner à la beauté et à la puissance évocatrice des combats, c’est voir une histoire d’amour impossible et platonique naître de l’échange de quelques coups de poings et de pieds dans une maison close. Ou voir le déchirement intérieur d’un homme face au cruel dilemme du choix entre son engagement politique, ses convictions et ses camarades, le tout dans une bagarre à un contre vingt. Sublime.

Quand Wong Kar-Wai s’aventure dans le registre de Tsui Hark, le fanboy que je suis trépigne sur son fauteuil. Et quand on sait qu’il a mis trois ans à réaliser le film, que Tony Leung s’est cassé le bras à force d’entraînement et que Chang Chen a atteint un tel niveau de Baji Chuan qu’il a gagné une compétition après le tournage, on ne peut que se réjouir des qualités du films, de l’engagement de l’équipe et de la beauté formelle et fondamentale du produit final. On en redemande.

 


The Grandmaster de Wong Kar-Wai 17 avril 2013 avec Tony Leung Chiu Wai, Ziyi Zhang, Chang Chen, Quingxiang Wang, Yuen Woo-ping, Jin Zhang…