Un Cadavre Exquis s’invite à Angoulême


Cadavre Exquis, un des derniers nés de la dessinatrice et illustratrice Pénélope Bagieu, est nommé cette année au festival de la bande dessinée d’Angoulême. L’occasion pour nous de revenir sur cette œuvre particulière.

 
Pénélope Bagieu nous a habitués depuis plusieurs années à des billets humoristiques sur sa vie quotidienne à travers son blog BD intitulé Ma vie est tout à fait fascinante. Une partie de ces billets ont d’ailleurs été repris dans un ouvrage du même nom en 2008 aux éditions Jean-Claude Gawsewitch. On aime son humour de fille et se retrouver dans des situations du quotidien identiques. C’est bien là tout ce qu’on peut lui demander. Par la suite, l’auteure entame la collection Joséphine, qui comporte aujourd’hui trois volumes, parus aux mêmes éditions. Ce n’est qu’en avril 2010 qu’elle publie Cadavre Exquis aux éditions Gallimard, une « vraie histoire », comme diraient certains. L’accouchement fut difficile selon elle ; mais avec cette œuvre, Pénélope se lance dans la narration « adulte » : même si elle garde des séquelles humoristiques de ses précédentes œuvres, elle signe ici une œuvre qui se veut plus mature.

Femme-sandwich

Zoé est hôtesse d’accueil. C’est elle qui écume les salons à thème habillée en lapin de Pâques, ou encore en cube de fromage, le sourire aux lèvres et des chaussures lui faisant bien trop mal aux pieds, pour le plus grand bonheur des visiteurs. Une fois rentrée chez elle, le prétendu homme de sa vie ne la regarde même plus, et ne daigne pratiquement plus lui adresser la parole, hormis pour satisfaire les désirs primaires du mâle dominant. Elle n’aspire qu’à une chose : changer de vie !

Thomas Rocher est un écrivain en retraite anticipé : depuis « un petit moment », il subit l’angoisse de la page blanche. Cloitré chez lui, sa seule occupation se résume à faire des réussites, parler à son chat, et ressasser les souvenirs du passé avec des coupures de presse relatant sa gloire passée.

Le hasard  les fait se rencontrer . Thomas se remet alors à écrire et Zoé se sent enfin intéressante aux yeux d’un homme, sentiment qu’elle ne ressentait plus depuis si longtemps. Même si cet homme est quelque peu étrange.

Miss terre.

Dès le début, on se laisse prendre au jeu, on suit la vie de Zoé qui n’est pas bien rose, celle de Thomas bien insipide ; on a envie d’aider l’une à s’en sortir, et découvrir pourquoi le second ne sort pas de chez lui. L’apparition d’Agathe, l’ex-femme de Monsieur, pimente un peu plus la relation s’installant entre les protagonistes. De fil en aiguille, on est pris par l’envie de donner de temps en temps un coup de pied au derrière de l’héroïne afin qu’elle se décide à changer de vie par ses propres moyens et quitter son homme (qui disparaît bien vite de l’histoire…) ; ou baffer le héros et ses crises d’égo. Rétrospectivement, le personnage le plus équilibré est probablement celui d’Agathe. L’histoire est plutôt bien construite : d’une manière générale, on suit les péripéties à travers les yeux de Zoé. Du début jusqu’aux quelques avant-dernières pages, on dévore l’intrigue, on souhaite en apprendre davantage sur feu cet auteur à succès. La grande révélation du bouquin est bien amenée, avec plusieurs allusions, et ce dès les premières pages de l’œuvre, et offre un regard grinçant sur la profession d’écrivain. Vous l’avez compris : Cadavre Exquis n’est pas mauvais. Néanmoins, le final de l’œuvre reste mitigé : il est certes plutôt bien amené par l’auteure, mais il paraît jouer dans la facilité, et les deux dernières planches tranchent complètement avec le reste de l’ouvrage, comme si Pénélope ne savait pas comment le clôturer afin de le rendre à temps !

Pleure pas Pénélope…

Cette petite faute peut largement se combler en admirant les dessins de la demoiselle. La dessinatrice a fait des progrès depuis ses débuts, même si le trait de crayon semble encore quelque peu hésitant sur certaines planches. Le jeu de couleurs est simple et beau à regarder en même temps. Vous aimez le bleu et le rouge ? Comme le montre la couverture de l’album, vous allez être servi, et dans toutes les déclinaisons possibles ! Mais Pénélope Bagieu ne se borne heureusement pas seulement à ces deux couleurs (même si cela peut parfois donner de bonnes choses, comme par exemple l’adaptation de Shutter Island par Christian De Metter et Dennis Lehane, tout en dérivé de vert). Les coloris sont divers et variés. On se surprend à remarquer l’usage de couleurs plutôt sombres ou ternes pour les scènes à l’intérieur de l’appartement de Thomas Rocher, et, lorsque Zoé sort habillée de son imperméable rouge dans la rue, les couleurs et les détails sont si vivants qu’on croirait entendre la ville vivre à travers les pages. Certaines pages se suffisent d’ailleurs à elles-mêmes, sans aucun dialogue, laissant les personnages et décors parler pour elles.

Pour une « première fois », Pénélope Bagieu s’en sort plutôt bien, même s’il persiste des lacunes. Espérons toutefois qu’elle se perfectionne encore un peu plus. Personnellement, si ça ne tenait qu’à moi, je pense qu’elle mériterait tout de même une petite récompense car Cadavre Exquis est une jolie surprise. Ou ne serait-ce que pour la rassurer un petit peu depuis l’annonce de sa nomination !

Cadavre Exquis de Pénélope Bagieu
Gallimard, avril 2010
collection « Bayou »
128 p., 17€.

Précédemment, dans la série Festival International de la BD d'Angoulême