Vagabond dans le temps des samouraïs


De temps en temps, il arrive que l’on ait un véritable coup de foudre pour une œuvre, et aujourd’hui je vais vous parler de ma passion récente pour un manga pas vraiment comme les autres.

La voix du sabre se fait entendre

L’œuvre en question est Vagabond de Takehiko Inoue, j’avais un peu entendu parler de ce manga mais sans plus de précision, victime du « trop de choses à lire et trop peu de temps », je n’ai pas poussé plus loin ma curiosité et j’ai laissé ça de coté.
La série est publiée depuis 1998 au Japon et c’est donc avec 14 ans de retard que j’ai commencé ma lecture. Le manga est connu, multiprimé mais moins visible et accessible qu’un Naruto, un Bleach ou un One Piece. Moins abordable surtout parce que ce manga fait partie de la catégorie des seinen, les mangas pour adultes. Après presque quinze années, la série est encore à ce jour en cours de publication, l’auteur prenant tout son temps pour notre plus grand plaisir, mais aussi au dépend de notre patience.

Vagabond est l’adaptation manga du roman Musashi d’Eiji Yoshikawa publié en 1935. Le roman comme le manga racontent donc les aventures de Musashi Miyamoto, samouraï ayant réellement existé, qui deviendra un des sabreurs et penseurs les plus connus du Japon. La série est le voyage initiatique du jeune Takezo Shinmen, sabreur débutant et bestial mais surdoué qui deviendra bien plus tard le grand Musashi Miyamoto, créateur de son propre style de combat au sabre katana et philosophe. Un véritable biopic d’un des plus grands maîtres sabreurs du Japon. Ou comment passer de l’histoire au Mythe.

Le point de départ est celui là, mais l’histoire intègre également les aventures de son meilleur ami qui vient du même village, de la femme qu’ils aiment tous les deux et les aventures de celui qui sera son plus grand adversaire, le non moins légendaire Kojiro Sasaki.

Affûté comme un Muramasa

La grande force du manga, en dehors de s’appuyer sur une histoire excellente, des personnages passionnants et un contexte historique qui l’est tout autant, c’est son dessin et le rythme qu’il impose aux lecteurs. Le dessin est quasi-réaliste, avec une précision millimétrique et un souci du détail impressionnants. Chaque planche est une peinture, une fresque, une aquarelle ou un tableau magistral. Certains chapitres touchent au sublime, mélanges d’action, de scènes contemplatives, de détails, de visages, avec des combats lents et introspectifs, faits d’observation et de réflexion mais qui retranscrivent parfaitement la vitesse soudaine des attaques.

Pour l’amateur de films de Chanbara, d’arts martiaux et autres activités belliqueuses que je suis, ce manga a été une véritable épiphanie, une apocalypse personnelle : comprenez que l’œuvre m’a touché de façon quasi mystique.

Il y a quelques années j’avais lu l’intégralité des Kenshin le vagabond, qui partage les notions de vagabondage, de combats au sabre et des bases historiques avec Vagabond, mais la comparaison s’arrête là, tant l’un surpasse l’autre. Il y a aussi un petit coté Lone Wolf & Cub (adapté au cinéma dans la série de films Baby Cart) dans Vagabond, le personnage principal étant capable de la plus grande sauvagerie, mais aussi de la plus grande tendresse et vulnérabilité.

Musashi Miyamoto est à la fois un dieu de la mort, ou shinigami, et un philosophe zen capable de la béatitude d’un Bouddha.

 

Le soleil de Midi ne fait pas d’ombre

J’avais déjà une certaine passion pour les histoires de samouraï et les combats au katana mais Vagabond, comme tous les chefs d’œuvre, revêt un caractère universel. L’histoire concrète et basique d’un jeune homme qui veut devenir plus fort prend ici des allures de conte philosophico-métaphysique. Les personnages se remettent continuellement en question, réfléchissent à la condition humaine, à la vacuité du combat et à la vanité de vouloir devenir le meilleur au dépend de ceux qu’on tue. Des notions comme l’honneur, la force, la détermination, l’invincibilité, la fierté, la sagesse ou l’errance, reprennent tout leur sens, certaines sont un peu désuètes mais Vagabond leur redonne leurs lettres de noblesse et les transcende à un niveau philosophique. Tout cela sans quasiment aucun dialogue, aucune tirade, monologue ou autre soliloque. Respect.

Le coté contemplatif m’a tout de suite fait penser aux films de Terrence Malick et à La Ligne Rouge en particulier, mélange de violence et d’images planantes et magnifiques. La nature est un personnage à part entière dans ce manga, elle est à la fois un maître, une force, la beauté et la cruauté. Musashi apprend d’elle, s’en remet régulièrement à elle et s’unit à elle régulièrement pour se ressourcer et se recentrer.

On ne peut évidemment pas éviter de mentionner les films d’Akira Kurosawa, pour la partie samouraï mais aussi pour une certaine forme de narration très particulière.

 

Battle without Honor or Humanity comme on dit à Téléfoot

Car la narration de ce manga est assez inhabituelle, il y a ce mélange de vitesse et de temps figé, de violence et de douceur, d’action et de calme plat mais sans jamais être ennuyeux. L’utilisation de l’ellipse est ici très fréquente et utilisée de façon magistrale. En plein combat, une scène de nature paisible vient souvent s’inclure, la beauté, la légèreté et la grâce d’un papillon contrastant magnifiquement avec la violence, la cruauté et la tension mortellement pesante d’un champ de bataille.
Akira Kurosawa a reconnu s’être inspiré des western de John Ford pour créer son Yojimbo avec Toshiro Mifune, film dont Sergio Leone fit un remake avec Pour une poignée de Dollars qui a élevé le duel au rang d’art fait de gueules (plus ou moins) cassées, de sueur, de sang et de tension. Takehiko Inoue s’inspire de ce découpage et de ses gros plans, formant et fermant ainsi une boucle qui semble se répéter.

Comme je l’ai mentionné précédemment, l’idée de duel est omniprésente dans Vagabond. Le duel existe à des niveaux multiples. Pour commencer, comme tout manga qui se respecte, les chapitres sont presque intégralement en noir et blanc, dans l’histoire il est perpétuellement question de vie et de mort, de bien et de mal ou d’humanité et de bestialité. On peut également voir l’opposition entre physiologie et psychologie ou entre instinct et raison. Les combats se jouent autant physiquement que mentalement, quelque part entre l’art martial et le jeu d’échec. Mais ce manga est loin d’être manichéen, chaque personnage pouvant être à la fois monstrueux et humain.

 

Town & Country  – Surfwear

La notion même de duel personnel au milieu de conflits historiques m’a rappelé la nouvelle Le Duel de Joseph Conrad qui a été adapté par le jeune Ridley Scott dans Les Duellistes avec Harvey Keitel et Keith Carradine.
Pour l’anecdote Ridley Scott nommera le vaisseau Nostromo d’Alien, le 8e passager en hommage  au  roman du même Joseph Conrad dont la première nouvelle lui avait permis de gagner à Cannes le prix de la première œuvre.

Mais revenons au Duel et ses duellistes, la nouvelle de Joseph Conrad raconte comment deux officiers de cavalerie de l’armée de Napoléon 1er se voient mêlés – pour une raison insignifiante – à un conflit privé et sans fin tout au long de leur carrière militaire, tout ceci au milieu d’un affrontement global des guerres napoléoniennes européennes. De même, dans Vagabond, les personnages principaux s’affrontent à titre personnel au milieu des conflits du shogunat. La portée métaphorique qu’a le duel par rapport à ce duel global qu’est la politique apparaît explicitement dans la première phrase de la nouvelle de Conrad:

« Napoléon 1er, dont la carrière fut semblable à un duel contre l’Europe tout entière (…). »

Dans le manga, le personnage principal est à la fois en conflit avec tous les autres et avec lui même, prenant fait et cause pour des combats qui ne sont pas forcément les siens mais le deviennent pour nourrir son art martial. J’espère avoir démontré que la forme et le fond de ses deux œuvres sont très proches voire indifférentiables car l’un amène à l’autre.

Et cette idée d’affrontement et de duel est quand même à la base de la pensée de grands philosophes, de Hobbes à Hegel en passant par Confucius, Sun Tzu ou Lao Tseu. La notion est aussi ancienne et fondamentale que la notion de civilisation elle-même, une sorte de degré zéro de la politique. On peut voir ceci comme une allégorie de la relation de subjectivité par rapport l’autre. L’Autre comme un obstacle (de Hobbes – l’homme est un loup pour l’homme – à Sartre – l’enfer c’est les autres) et l’Autre comme nécessaire (de Rousseau à Levi-strauss).

Dans les deux œuvres (et j’arrête là mes digressions métaphysiques, promis), l’Autre est à la fois source d’antagonisme et de reconnaissance. L’Autre est un peu son propre reflet et à la fin du combat, il n’y a ni victoire ni défaite, juste une meilleure connaissance de soi et une forme de révélation de leur propre destin. La lutte n’est finalement pas tant politique ou idéologique qu’épistémologique, une recherche de connaissance, de sagesse. Musashi veut devenir « invaincu sous le soleil » et pour cela il va de ville en ville pour affronter les meilleurs guerriers de son temps et la bête s’humanise peu à peu et pour un jour devenir philosophe et sage.

“It’s only through form that we can realize emptiness”  Les Clochards Célestes. J.K.

La portée de ce manga m’a également fait faire des rapprochements avec l’œuvre de Jack Kerouac. Prenons son roman fondateur, et le plus connu, Sur la route, en dehors du culte qu’il a suscité depuis sa sortie, ce roman a posé les bases de la beat génération, mouvement à la fois contestataire et fondateur d’une génération. Dans Vagabond comme dans Sur la route, le personnage part dans un voyage initiatique, dans les deux cas il écrit, dessine, peint ou sculpte, il en apprend autant sur lui-même que sur l’humanité, il y a une recherche de soi et une quête de perfectionnement, et n’oublions pas que Kerouac a défini la notion de vagabond solitaire et de clochards célestes, qui pour de nombreuses raisons, collent parfaitement à l’œuvre de Takehiko Inoue. Pour toutes ces raisons et d’autres, les deux histoires m’ont profondément touché et fait réfléchir.

J’enfonce certainement ici des portes en papier de riz ouvertes tant Vagabond est une série reconnue mondialement et plusieurs fois primée mais pour moi, la série est presque sortie de nulle part et elle est entrée instantanément dans mon top des œuvres cultes tous médias confondus. Entre narration atypique, dessins bluffants et cinématographiques, sous-texte et enjeux passionnants, ce manga est indispensable.

 


Vagabond de Takeshiko Inoue Tonkam 9€

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